2 juin 2002

Je n’ai jamais eu la chance de voir mon équipe nationale disputer une phase finale de Coupe du Monde. 48 ans, imaginez l’éternité que cela représente. On connait tous au pays l’histoire de Franco Gemma, ce gosse qui avait envoyé nos aïeux en Suisse pour la Coupe du Monde 1954 où ils n’avaient guère brillé. Mais pour nombre d’entre nous, cette histoire n’est que légende. 48 ans d’attente, de lente construction pour finalement arriver enfin en phase finale. 10 ans de travail acharné par notre fédération pour stabiliser notre championnat, construire sur notre jeunesse, assainir notre football. Depuis, la lente progression de notre football, passée par une qualification pour l’Euro 96, la première de l’histoire, un autre Euro disputé en 2000, auquel je n’ai malheureusement pas pu participer, et que mes frères de la sélection ont terminé à la sixième place. Notre football ne cesse de grandir. Avec mon Galatasaray, nous avons ouvert la voie : cette finale de la Coupe de l’UEFA reste mon plus grand moment de footballeur.  On m’a dit que j’aurais dû laisser ma place sur le terrain après ce bras cassé, mais il n’en était pas question. Tant pis si cela m’a coûté l’Euro 2000, je suis le capitaine de ce club, je ne devais pas le laisser tomber un tel soir. Mon heure viendrait. Elle est venue. Car aujourd’hui, à l’heure où la première Coupe du Monde asiatique va débuter, nous sommes ici, la Turquie est présente. Personne ne nous attend, personne ne compte sur nous (sauf au pays bien sûr). Mais tout le monde oublie d’où nous venons, ce que nous avons bâti au fil de cette dernière décennie. Notre génération est une génération dorée. Notre capitaine Hakan Şükür, la vitesse d’Hasan Şaş, la vision d’Ili Baştürk ou d’Emre au milieu, la rigueur d’Alpay en défense, je pourrais vous citer l’ensemble de cette sélection comme illustration de notre force. Car je suis certains que nous ne ferons pas qu’un bref passage dans cette Coupe du Monde. Notre groupe est largement à notre portée. Certes nous jouons le Brésil, mais avec ensuite le Costa Rica puis la Chine, nous avons largement les moyens de franchir ce premier tour. Ne restera alors plus qu’à faire ce que nous savons faire de mieux : gagner des matchs pour la survie.


3 juin 2002

Si pour nombre de personne le résultat du jour est logique, il n’en reste pas moins qu’il est pour nous autant décevant que fondateur. Décevant car même si nous venons de jouer l’un des favoris de l’épreuve et son impressionnante armada offensive qui nous a fait souffrir tout le match, nous sommes passés pas si loin d’un exploit. Je revois cette merveille de Baştürk pour Şaş juste avant la pause, celle qui nous permet de mener, contre le cours du jeu, mais cela n’a que peu d’importance. Derrière, le Brésil nous a acculés en défense, mais nous avons longtemps cru pouvoir tenir un résultat nul là où tout le monde nous voyait perdre largement. Car j’ai encore en mémoire les commentaires d’avant tournoi disant que le Brésil avait un groupe facile. Puis nous acons craqué pire, nous perdons Alpay sur ce penalty de la 88e minute. J’espère que cela n’aura pas de conséquences négatives pour la suite. Car perdre 2-1 face à ces géants brésiliens n’a rien de déshonorant et notre solidarité devrait nous permettre d’aller loin, j’en suis persuadé. Il nous faut désormais confirmer face à des adversaires réputés à notre portée.


6 juin 2002

Il faut savoir parfois faire profil bas, nous revenons de loin aujourd’hui. Certes nous avons mené au score mais le résultat nul que nous obtenons tient du miracle tant les costaricains nous auront bougés. Je ne sais que penser de notre prestation. Autant face au Brésil on savait que ce serait compliqué, qu’on aurait à subir, autant là, je suis déçu. Rien n’est perdu puisque nous devons désormais faire mieux que le Costa Rica face à la Chine et espérer qu’ils perdent plus lourdement que nous face au Brésil, mais j’avoue que le doute commence à s’immiscer en moi. On nous avait prédit un groupe facile, il n’en est rien. Loin de là.


13 juin 2002

C’est empli de joie et de fierté que j’écris ces quelques lignes. Face à la Chine, dans un stade majoritairement rempli de chinois, nous n’avons pas failli. Deux buts d’entrée de match pour nous rassurer, le reste n’a été que gestion de la partie. Nous nous imposons 3-0 et apprenons que le Costa Rica a lourdement chuté face au Brésil. Nous voilà donc qualifiés ! A chaque fois qu’on nous a enterrés nous avons su réagir. Nous sommes des guerriers. A l’Euro déjà tout le monde nous voyait ne pas sortir de notre groupe. Comme ici, nous avions perdu le premier match et concédé le nul lors du second. Mais comme ici, nous avons su nous réveiller au bon moment. Qualifiés ! Pour la première fois notre pays verra son drapeau flotter lors d’un second tour d’une Coupe du Monde. Qu’importe l’adversaire, nous nous battrons jusqu’au bout.


18 juin 2002

Faire face à l’adversité semble être notre grande spécialité. Après un stade de Séoul garni de chinois, nous voilà à Miyagi pour y défier l’un des pays hôte. Mais au milieu des « Nihon ! » nous avons une nouvelle fois su résister. Une fois encore nous marquons d’entrée de match, profitant d’une erreur adverse pour faire mal sur le corner suivant. Puis nous tenons, solides, solidaires. Parfois chanceux, souvent en contrôle. Une fois encore face à l’adversité notre groupe n’a pas lâché. Nous éliminons le pays hôte, le ciel pleurant autant que ses nombreux fans. Notre joie est sans mesure. Nos larmes sont des larmes de joies. Le drapeau turc flotte encore ici en Asie. Quelle fierté !


22 juin 2002

Demi-finaliste mondial. J’ai beau l’écrire, le dire, y penser, je ne parviens pas encore à y croire. 48 années d’une interminable attente et notre Turquie est dans le dernier carré d’une Coupe du Monde prête à défier le Brésil, quadruple champion du monde. Que dire de ce match ? Une extrême tension. Face à nous, une autre surprise, le Sénégal. Après leurs exploits de la phase de groupe, impossible de les prendre de haut. Le match n’a été que tension. Nous avions tous les deux peur de perdre ce match, le seul où on ne partait pas en position d’outsider. Nous avons eu les occasions, eux aussi. Je n’ai jamais été aussi tendu pendant une rencontre. Je vous laisse imaginer la libération que fut ce but d’İlhan. Nous avons alors basculé dans l’hystérie collective. Nous, que personne n’attendait allons défier le favori ultime pour une place en finale d’une Coupe du Monde. L’écrire me transporte de joie.


26 juin 2002

La montagne était trop haute et pourtant on se dit que nous avons bien failli parvenir à la gravir. Nous avons joué le Brésil à deux reprises et le constat est implacable : lorsqu’ils se mettent en action, ils sont injouable. Nous avons passé le match à subir, Rüştü Reçber n’a fait que retarder l’échéance. Et pourtant, jamais nous avons explosé. Je peux même confesser que j’ai cru à notre exploit en fin de rencontre. Car nous avons eu les occasions de les faire douter. Je ne sais pas si une égalisation de notre part aurait vraiment déséquilibré leur belle mécanique mais je suis fier de ce que nous avons accompli. Ce Brésil est injouable, personne ne pourra l’arrêter. Nous ne devons pas avoir de regrets. Notre finale nous attend désormais, il y a une troisième place à aller chercher.


29 juin 2002

Je crois que nous jouons et aimons le football pour vivre de tels moments. Car outre notre victoire de ce soir qui nous offre une fantastique troisième place mondiale, je retiendrai ces moments vécus au coupe de sifflet final. Cette communion incroyable avec nos frères de sang sud-coréens, ces minutes passés ensemble, dans les bras les uns des autres, fiers de partager un moment unique pour nos deux pays. C’est une grande joie, un moment intense. Nous avons donné la meilleure image possible de notre belle Turquie, capable de résister à toutes les adversités pour finalement briller et tendre la main à ses opposants d’un soir. Je suis fier et heureux d’avoir vécu une telle Coupe du Monde, vécu de tels moments. J’espère désormais que notre histoire n’est qu’un commencement d’une autre plus grande. Une histoire dans laquelle la Turquie est considérée une grande nation de football.