13 juin 1998

Nous sommes installés à Chaumont depuis quelques jours et je n’en reviens toujours pas d’être présent en France pour participer à un tel évènement. Imaginez, dans les documents locaux, il est indiqué que Chaumont se situe en Haute Marne dont la superficie est la moitié de celle de notre pays. Nous sommes le plus petit pays présent à une Coupe du Monde, le premier anglophone issu des Caraïbes à y participer. Quelle histoire ! Lorsque tout a commencé, je n’étais pas là. Car je dois ma présence à notre sélectionneur brésilien. Recruté il y a 4 ans par Horace Burrell, le président de la fédération parti au Brésil chercher un entraîneur, Renê Simões a prospecté un peu partout pour reconstruire la sélection et notamment en Angleterre, où la communauté jamaïcaine est importante. Fils de jamaïcains, je leur dois donc ma place en sélection. Car lorsque Monsieur Simões m’a appelé, même si j’avais porté le maillot anglais plus jeune, je ne pouvais refuser. Mes racines sont là-bas. Il y a forcément eu quelques critiques mais je garde encore en tête la réponse du coach : « Je n’ai pas de joueurs anglais. J’ai des joueurs jamaïcains nés en Angleterre. » Vous n’imaginez pas comment cela vous réconforte et vous pousse à multiplier les efforts. Car je l’aime cette sélection, j’aime ce pays. Nous avons tant travaillé pour en arriver là. Depuis novembre dernier et ce jour magique ou le National Stadium était plein à craquer et a basculé dans l’hystérie collective. Je suis entré à 20 minutes de la fin du match et je n’ai pas entendu le coup de sifflet final tant la foule hurlait sa joie. Je revois encore Tappa traversant le terrain avec le drapeau jamaïcain, nous avions les larmes aux yeux, des larmes de joie. Voir les gens en tribune s’embrassant, chantant, les célébrations sur le terrain, nous étions une seule famille. Ce fut probablement le jour le plus intense de ma carrière. Je ne crois pas qu’il soit possible d’en vivre d’autres comme celui-ci. Le jour suivant fut déclaré férié, les festivités se sont prolongées. Nous ne sommes toujours pas redescendus de notre nuage. Comme le dit Warren Barrett, le coach n’avait pas eu besoin de former un groupe : il existait déjà et nous, les derniers arrivés, nous sommes fondus dedans comme s’il avait toujours été notre famille. Nous sommes aujourd’hui ensemble en France, après des mois de travail, de matchs amicaux qui s’accumulent. Mais nous y sommes. Nous n’avons aucune chance, mais le monde s’ouvre à nous.


14 juin 1998

Hier j’écrivais que ce 16 novembre 1997 resterait le plus grand moment d’émotion de ma carrière. Je viens d’en vivre un autre. La Croatie et ses stars pour nos grands débuts. Nous pouvons être fiers de ce que nous avons fait. Notre première mi-temps a été remarquable. Nous avons eu la possession jusqu’au but croate, nous créant même quelques belles occasions.  Et si nous avons failli craquer après l’ouverture de score, nous ne nous sommes pas désunis. Puis ce moment qui restera gravé dans ma mémoire. Ce centre merveilleux de Ricardo Gardner, ce gamin génial, et moi, seul point de penalty. Oublié mon orteil cassé il y a 3 mois, j’égalisais ! Nous allions rentrer aux vestiaires dos à dos avec la Croatie. Je revois encore ce stade qui chavire. Nous les Reggae Boyz avions trouvé un public. Nous avons ensuite craqué, même si juste après le but génial de Prosinecki, nous aurions pu les faire douter. Mais la joie est là. Nous avons marqué, nous avons montré au public que sous nos airs relax, nous restons des footballeurs qui n’ont pas volé leur place ici. Je suis sûr qu’au pays, la fête bat son plein.


21 juin 1998

La victoire croate d’hier nous aurait mis en position idéale si nous avions remporté le deuxième match. A cela près que l’adversaire nous était inaccessible. Je sais que le football peut être le théâtre d’exploits inimaginables mais à l’heure d’entrer sur le terrain pour défier l’Argentine, un simple regard sur leur onze de départ suffisait à faire trembler n’importe quel joueur. Pourtant, nous avons encore été courageux. Dire que nous avons souffert est un euphémisme mais à la pause, nous n’accusions qu’un tout petit but de retard. Mais nous étions réduits à dix. Et lorsque l’Argentine accélère, on ne peut pas suivre. La défaite est lourde c’est évident. Mais si dire que nous avons joué un tel match, affronté de tels joueurs pendant une Coupe du Monde, efface les cinq buts encaissés. La joie ne nous quitte pas. Nous vivons un rêve.


26 juin 1998

Comment terminer au mieux un moment magique ? Par une victoire, la première de l’histoire de notre île dans une phase finale de Coupe du Monde. Nous affrontions le Japon pour terminer notre aventure française, autre pays à découvrir la Coupe du Monde : le Japon. Après avoir affronté la Croatie et l’Argentine, jouer le Japon nous paraissait plus simple. En théorie seulement car nous aurons énormément souffert en première période.  Puis, comme toujours, nous avons refait surface. Quel joie de voir Tappa Whitmore marquer juste avant la pause et juste au retour des vestiaires. Tappa, celui qui avait traversé le terrain avec son drapeau en novembre dernier, celui qui nous offrait notre première victoire en Coupe du Monde, la conclusion parfaite d’une incroyable aventure. Nous sommes éliminés mais nous avons gagné. Comme le dit notre sélectionneur : « la Jamaïque ne perd jamais. Elle est toujours victorieuse car elle apprend ».