17 juin 1994

Je ne sais pas si c’est l’apanage des petits nouveaux, mais nous sommes arrivés aux Etats-Unis avec plus d’espoirs que jamais. Cela a beau être notre grande première, nous sommes portés par les résultats récents de nos clubs et ce que nous avons fait avec la sélection. Point commun, notre sélectionneur, le grand Francisco Maturana. Nous sommes tous des enfants de la Colombie. Tous issus de quartiers pauvres, ayant vécu les mêmes enfances. Tous portés par l’idée d’honorer ce pays, de lui rendre sa fierté en ces temps si troubles où la violence s’est emparée de nos villes et touche chacun d’entre nous. Nous sommes la Colombie. Portés par ces principes, qui nous unissent tant, nous avons frappé le continent, nous nous sommes imposés partout ou presque. 26 matchs, une seule défaite. Je regarde mes coéquipiers : Andres Escobar, Pibe Valderrama, Alexis Garcia…ces joueurs sont les meilleurs à leur poste. Je pense que le monde nous a pris au sérieux le jour où nous avons dominé l’Argentine. Je me souviens des insultes à l’aéroport, de l’extrême tension autour du match. Nous étions blessés. Nous voulions changer l’image de notre pays. Je me souviens encore de ce but, le quatrième, je me souviens voir Valencia foncer et lui donner le ballon pour le cinquième. Mais outre cette joie immense de nous savoir à la Coupe du Monde, je me souviens surtout des applaudissements du peuple argentin. Celui qui nous insultait il y a quelques jours, nous applaudi aujourd’hui. La Colombie ne doit plus être une nation qui se laisse connaître par sa violence. La Colombie est un pays porté par une équipe de foot. Ce qu’il s’est passé en Argentine montre que nous sommes capables de changer cette image. Malgré les difficultés, comme celle qui nous prive de René dans les buts, malgré ce qu’il se passe chez nous, unis nous serons plus forts que cela. Le grand Pelé a fait de nous le favori de cette Coupe du Monde mais nous sommes loin de cela. Nous sommes la fierté du pays, nous avons une mission : ramener le soleil en Colombie. Ce peuple qui nous porte tant, nous ne pouvons pas le décevoir. Surtout aujourd’hui.


18 juin 1994

Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé. Nous étions certes quelque peu anxieux mais cela n’explique pas ce qu’il s’est passé. Nous nous sommes fait piéger. Ils nous ont attendus, patiemment, on parfait su couper nos circuits préférentiels et ont frappé aux meilleurs des moments. De notre côté, nous avons gâché un nombre important de situations. C’est incompréhensible, nous avons raté notre match. Nous, porteurs de tant d’espoirs, nous avons failli. L’ambiance est pesante, nous savons que tout ne tient qu’à un fil. Nous craignons des réactions au pays. Nous n’avons pas encore eu le temps de penser au match face aux USA que le football semble s’éloigner de nous. Au retour à l’hôtel, nous apprenons que le frère de Luis Fernando Herrera a été tué à Medellin. Est-ce lié ? Nous sommes tous sous le choc, la violence n’est jamais loin du football en ces temps troublés. Que l’on passe vite au prochain match, nous allons jouer une équipe que nous avons l’habitude de battre. L’heure est venue de lancer notre compétition et enfin espérer pouvoir avancer.


22 juin 1994

Il ne pouvait en être autrement. Ces derniers jours sont les pires de ma vie. On nous a volé notre rêve. Lors de la préparation du match, notre coach Maturana est entré les larmes aux yeux. Nous avions reçs des menaces de mort. A l’hôtel, dans nos chambres, les menaces sur nos téléviseurs : si Barrabas Gómez jouait, ils nous tueraient tous. Nous avons appelé nos familles. La police est chez nous, au pays, c’est le chaos le plus total. On nous a volé notre rêve, on a volé l’espoir que nous étions. L’espoir pour notre peuple. Comment bien préparer le match dans de telles conditions ? Barrabas n’a pas joué. La peur a vaincu. La violence aussi.  Nous n’avons jamais cessé d’attaquer. Mais le ballon ne voulait pas rentrer. Puis nous nous sommes mis à douter, à avoir de mauvaises pensées. La mano negra pèse sur nous. Et le cauchemar s’est poursuivi lorsqu’Andrès a marqué contre notre camp. Andrès, celui qui ne fait jamais d’erreur. Il est dévasté. Je ressens une peine immense pour lui. Notre Coupe du Monde est terminée. Les menaces ont eu raison sur nos rêves. Il reste un match, je n’ai déjà plus la tête à cette compétition. Comme mes coéquipiers, j’ai peur, peur de ce qu’il va se passer chez nous ces prochains jours. J’ai besoin d’être avec les miens. J’espère qu’ils sont en sécurité. On nous a volé notre rêve.


26 juin 1994

Notre Coupe du Monde se termine sur un succès mais le cœur n’y est pas. Je n’ai pas grand-chose à écrire sur ce match, mes pensées sont déjà en Colombie. Je ne pense qu’à rentrer chez moi, qu’à emmener les miens loin de tout cela. Notre coach a déclaré en conférence d’avant match que ce serait son dernier match à la tête de la sélection. Je n’ai plus envie de jouer pour la sélection, mon rêve a été brisé. Le temps changera peut-être mon opinion mais aujourd’hui, plus que la déception, c’est la colère qui domine. Nous voulions redonner le sourire à notre peuple. Nous nous voulions être porteurs d’espoir. Nous voulions redorer l’image de notre pays. Mais la violence nous a vaincus. La peur nous a terrassés. Nous avons sacrifié la victoire pour notre sécurité. Ceux qui ont plongé notre pays dans la violence en sont responsables. Je n’aurais de cesse de l’écrire : ils nous ont volé notre rêve.