10 juin 1990

L’Italie. L’heure est enfin venue pour nous de respirer et profiter de cette première Coupe du Monde. Oui, pour la première fois, mon Costa Rica va disputer une Coupe du Monde. Je me souviens encore du tirage au sort et d’avoir vu apparaître Costa Rica dans le groupe du Brésil. Le Brésil, pour nous c’est une légende. On se souvient tous avoir vu nos premiers matchs mondiaux il y a 20 ans, quand enfants, nous avions vu Pelé sur nos télévision. Dans quelques jours, nous jouerons ses héritiers. L’heure est à la fête, d’autant que ces derniers mois ont été éprouvants. Eprouvants car ce qu’il s’est passé reste particulier. Après le tirage, tout le pays se demandait combien de buts nous allions encaisser dans un tel groupe. Si cela pouvait paraître blessant, cela aura surtout causé bien des dégâts. Car depuis, notre sélectionneur Marvin Rodríguez a été licencié pour être remplacé par Bora Milutinovic il y a à peine deux mois. Depuis, c’est l’agitation autour de nous. Il y a d’abord eu la liste des sélectionnés avec les exclusions de Coronado, Fernandez, Diaz, Solano et Hidalgo, qui tous avaient joué un rôle important lors des qualifications. Il y a eu les défections de Gonzalez et Contreras pendant la préparation.  Il y a ensuite eu les matchs de préparations, tous décevants sur le plan des résultats. Alors nous sommes arrivés dans ce climat si négatif. Tout le monde nous voit perdre nos trois matchs, certains ironisant même sur notre capacité à marquer ne serait-ce un but. Nous, nous sommes sur un nuage. Nous avons célébré ce jour notre premier match de demain. Quelle fierté ! Personne ne nous attend mais personne n’attendait non plus les Camerounais avant-hier. Notre sélectionneur n’a eu de cesse de nous rappeler que nous allons affronter d’autres êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs doutes. Ne nous reste plus qu’à les leur révéler.


11 juin 1990

Quoi qu’il se passe les prochains jours, rien ni personne ne pourra m’enlever l’idée que nous avons réussi notre Coupe du Monde. Je suis tellement heureux que je ne touche plus le sol. Quel match ! Je me souviens encore du stress au moment d’entrer sur le terrain, de ce sentiment particulier à l’heure de l’hymne national, ce moment où on se rend compte qu’on ne va pas seulement jouer pour ses parents, ses amis, son pays, mais aussi devant les yeux du monde entier. C’aurait pu nous paralyser mais nous ne sommes pas dans cet esprit. Notre sélectionneur nous a transformés. Jouer, prendre du plaisir et advienne que pourra. Ne rien avoir à regretter. C’est ce sentiment qui nous habitait. Quand je vois Conejo s’imposer d’entrée dans ses buts, je sais que nous sommes tous dans le match. L’objectif est simple : tenir, les faire douter et capitaliser au maximum nos chances. J’ai eu une belle occasion en première période, de celles qui justement viennent planter la graine du doute dans les esprits des adversaires. Puis mon heure. J’ai encore tout la scène qui défile dans mon cerveau. Durant le match, tout est allé vite mais maintenant, le temps s’est arrêté. Marchena puis Jara. El Matador et sa talonnade qui me place seul face au gardien. Au début, j’ai cru être hors-jeu. Quand j’ai vu l’arbitre central montrer le centre du terrain, j’ai compris. Le but de ma carrière, ce moment de joie immense qui ne s’estompe pas grâce à mes frères. Conejo dégoute les écossais, il est notre héros, celui qui me permet d’avoir des étoiles dans les yeux. Nous avons gagné ! Impensable ! Nous avons battu l’Ecosse, nous avons gagné notre Coupe du Monde. J’imagine le pays qui danse, la fête joyeuse qui s’empare de nos parents, nos amis. Et dire que le prochain adversaire est le Brésil.


16 juin 1990

Je viens de vivre un rêve de gosse. Ce maillot jaune que j’avais vu à la télévision il y a 20 ans, il se dressait face à moi. Le Brésil ! Nous, simples joueurs de première division costaricaine allions affronter des joueurs de classe mondiale. Je crois qu’après notre premier match, on avait gagné la sympathie du public. Puis notre maillot nous a aidé. Blanc rayé de noir, comme le club local, la Juventus. Beaucoup sont ceux qui ont pensé qu’on leur rendait hommage et qu’on essayait ainsi de gagner le public turinois alors que ce maillot était un hommage à La Libertad, un de nos doyens au pays. Cela étant dit, nous avons souffert, c’est certain. Les brésiliens sont plus rapide, plus techniques, mieux organisés. Mais nous avons tenu et sortons la tête haute. Luis Conejo, celui que beaucoup critiquaient avant la compétition, a encore été phénoménal. Il n’aura encaissé qu’un but, une frappe détournée. Devant, nous n’avons pas vraiment eu l’occasion de véritablement briller. Mais nous sommes fiers. Une défaite 1-0 face au Brésil, cela semblait impensable. Mieux, on peut encore se qualifier. Jamais cette idée nous avait effleuré l’esprit. Elle est bien réelle.


20 juin 1990

Le football est un sport magique. De ceux qui vous font passer de l’abattement à l’allégresse. Ce que nous vivons ici est incroyable et imaginer ce qu’il se passe au pays me remplit d’une joie et d’une fierté comme jamais je n’en ai connu. Un match nul aurait suffit pour nous qualifier, nous sommes allés chercher une victoire ! Nous avons battu les deux équipes européennes du groupe ! Nous les avons éliminées ! Je crois que je mesure à l’instant l’importance de ce que nous venons de réaliser : pour la première fois, une équipe de la CONCACAF sort du premier tour dans une Coupe du Monde disputée en Europe. C’est nous, le petit Costa Rica, qui réalisont cet exploit. Comme je l’écrivais, nous sommes passés de l’enfer au paradis. Enfer en première période où la vitesse et l’organisation suédoise nous ont complètement débordés. Nous étions perdus et entrions aux vestiaires avec un but de retard. Puis il y avait eu ce penalty non accordé suite à l’énorme faute sur Jara. Alors nous avons parlé pendant la pause. Il fallait se ressaisir. Le coach nous a alors expliqué que si nous voulions écrire une page de l’histoire du football du pays, c’était le moment. A l’heure de jeu, c’était au tour d’El Pelícano Medford de faire son entrée sur le terrain. Sa vitesse devait déstabiliser les Suédois. Cela a parfaitement fonctionné. Il nous obtient le coup franc qui nous permet d’égaliser puis, au bout de la pression, file seul nous valider le ticket pour les huitièmes. Quelle joie mes amis ! Le Costa Rica est en huitième. Dire qu’il y a deux mois, nous n’avions pas de sélectionneur ni d’équipe. Le football est un sport incroyable.


23 juin 1990

Notre aventure s’arrête donc brutalement. Après ce que nous avions vécu lors du premier tour, il y avait forcément de la déception de se faire éliminer sur un tel score. Nous avons sans doute pêchés par excès de confiance et/ou par naïveté. Menés au score, comme face à la Suède, nous nous somes jetés à l’abordage. La Tchécoslovaquie en a largement profité. J’ai déjà entendu des commentaires au sujet de la blessure de Conejo et certains veulent accuser Hermidio. Ce serait injuste. Nous avons simplement touché nos limites. Nous n’avons pas le droit d’être aigris. Ce que nous avons fait est immense. Je me revois enfant, regardant Pelé gagner une Coupe du Monde à la télévision et je pense aujourd’hui à tous ces enfants qui ont vu leur Costa Rica briller à son tour. Nous devons porter fièrement cet exploit. Pour qu’ils prennent un jour le relai et aillent encore plus loin. Je ne pourrais jamais oublier notre séjour italien, jamais oublier ce que notre groupe a vécu ensemble guidé par un génie. L’aventure est terminée pour nous, elle ne fait que débuter pour le Costa Rica.