3 juin 1986

Aussi loin que je me souvienne j’ai toujours aimé marquer des buts, profitant de mon physique et de ma vitesse pour déstabiliser les adversaires. Les dernières années qui viennent de s’écouler sont pour moi comme un aboutissement. L’aboutissement d’un rêve de gosse qui a été permis par l’éclosion d’une grande génération de joueur mais surtout par l’arrivée de notre sélectionneur Sepp Piontek. On a tout connu avec lui, on a grandi avec lui. Car tout Danish Dynamite que nous sommes, nous n’oublions jamais le chemin parcouru depuis 10 ans. Car notre football n’est devenu professionnel qu’il n’y a que huit ans. Imaginez donc le retard que nous avions sur les autres pays. Si notre sélection avait réussi quelques coups assez éphémères, notre football partait de zéro. Je me souviens du discours d’un ancien sélectionneur expliquant qu’il n’a pas de tactique puisque « tactiquement, le football ne consiste qu’à marquer des buts », je me souviens aussi à quel point nous ne prenions pas ce jeu au sérieux. Puis monsieur Piontek est arrivé. Quel choc ! Je n’ai pas souvenir d’avoir autant souffert, autant travaillé. Le camp d’entraînement de la sélection était une forteresse : pas de télévision, pas de téléphone. On enchaînait les sessions tactiques (qui pouvaient durer près de 3 heures)) et sessions sur le terrain. Je ne pourrais oublier ce que nous venons de traverser pour cette Coupe du Monde : l’entraînement de plus de 3h, dès 8h du matin en altitude avec les masques à oxygène. On a travaillé comme jamais et nos résultats valident cette méthode. Certes il y a encore cette douleur de la demi-finale face à l’Espagne, amplifiée par mon tir au but raté, mais nous sommes sur la bonne voie, notre génération d’expatrié est magnifique : Olsen, Simonsen, Arnesen, Lerby, Laudrup, Mølby, Sivebæk. Je suis persuadé que nous allons briller. L’expérience du dernier Euro ajoutée à notre travail, nous irons loin.


4 juin 1986

Quand on voit le groupe qui nous a été offert, avec le vice-champion du monde et le champion sud-américain, on se dit qu’il ne fallait pas se manquer face au prétendu petit qu’était l’Ecosse. Et nous avons réussi. Dire que le match fut aisé serait mentir. Nous savons que notre jeu, notre philosophie, toujours portée sur l’attaque, est une philosophie risquée à l’heure du pragmatisme. Les écossais nous auront souvent montré qu’il faut redoubler de vigilance derrière, qu’il est dangereux de se livrer comme ne le faisons. Reste que je ne sais pas si nous sommes capables de faire différemment. Mais le plus dur est fait. Nous avons remporté notre premier match, le premier de l’histoire du Danemark en Coupe du Monde. J’ai l’honneur et la joie d’être le premier buteur de mon pays. J’ai connu bien des buts, bien des joies ces dernières années, mais je reconnais que celui-ci, même s’il n’est pas le plus beau, restera gravé dans ma mémoire. Ne serait-ce que pour son importance. Nous allons désormais affronter l’Uruguay, le champion sud-américain, double champion du Monde. Aucune crainte de notre part, mais il faudra être plus vigilant. Ce genre d’équipes est rodé à ces épreuves mondiales. Leur nul face à l’Allemagne en témoigne. A nous d’être sérieux.


8 juin 1986

Je me demande si nous n’avons pas réalisé le match le plus accompli depuis que nous sommes ensemble. L’euphorie de la victoire me fait peut-être oublier l’Euro 84, la victoire face à l’URSS l’année suivante, mais ce que nous venons de faire restera dans nos mémoire collectives. On s’attendait à croiser un adversaire compliqué et nous l’avons surclassé. Certes, leur jeu un peu trop physique et au-delà des limites aura fini par leur causer plus de torts que de bienfaits, certes ils auront eu quelques situations, même en infériorité, mais l’ampleur du score résume parfaitement notre prestation collective. Malgré leur réduction du score peu avant la pause, nous n’avons jamais cessé d’attaquer, profitant des espaces qu’ils nous ont laissés. Et nous avons été parfaits, à l’image du but de Michael. Quel bonheur de jouer aux côtés de tels joueurs. Je ne sais pas de quoi nos lendemains seront faits mais j’ai une certitude : aujourd’hui, le monde du football nous prend au sérieux.


13 juin 1986

Nous avons entendu ces derniers jours bien des conseils sur la manière d’aborder ce match. Une victoire et nous affronterions l’Espagne qui nous avait fait tant de mal à l’Euro, une défaite et nous affronterions un adversaire supposé plus faible : le Maroc. Autant dire que nombreux ont été ceux nous conseillant de perdre. Mais c’est mal connaître notre histoire. Premièrement parce que nous n’avons pas joué l’Allemagne de l’Ouest depuis près de 15 ans, ces derniers refusant les matchs amicaux contre nous au prétexte que nous faisons partie des petites équipes. Deuxièmement parce que notre entraîneur attendait ce moment avec une grande impatience. Aussi, lorsque nous nous sommes réunis il y a quelques jours, la décision était évidente : « allons les battre ». Car nous pouvons battre tout le monde. Et nous l’avons encore montré. Victoire 2-0, sans véritablement trembler, nous terminons premiers avec trois victoires. Pour une première Coupe du Monde, c’est plutôt réussi. Nous allons pouvoir prendre notre revanche face à l’Espagne.


18 juin 1986

Je suis encore sous le choc. Comment avons-nous pu rater le match à ce point alors que tout semblait idéalement parti ? Nous sommes abattus, complètement abasourdis parce que qu’il vient de se passer. Nous étions si fort, si sûrs de notre jeu. Nous prenions tant de plaisir à jouer ensemble. Comment tout cela a-t-il pu s’évanouir le temps d’un match. Personne n’a été au niveau. Ce n’est pas une question de fatigue, qu’elle soit psychologique ou physique. Non, nous étions bien. Tout a vacillé en un instant, notre belle mécanique s’est brisée. Je ne peux pas en vouloir à Jesper pour son erreur. Je laisse cela à la presse et aux amateurs de chasse aux responsables. J’aurais dû nous relancer en début de deuxième période. Je n’aurais pas dû manquer ces occasions. Alors l’Espagne n’aurait pas pris confiance, elle n’en aurait pas eu le temps. Puis elle a pris l’avantage et tout s’est déréglé. Nous avons oublié notre discipline tactique, nous nous sommes jetés dans la gueule du loup, à corps perdu. Et nous avons été sèchement punis. Frank nous a manqué au milieu. Son carton rouge face à l’Allemagne a compté. Nous mesurons aujourd’hui les dégâts causés par ce dernier match pour l’honneur. Non pas qu’il ne fallait pas le gagner comme diront certains, juste qu’on aurait dû faire tourner un peu, surtout Frank, qui n’était pas dans les meilleures dispositions psychologiques pour ce match. Nous n’avons pas su voir les alertes, nous l’avons chèrement payé aujourd’hui. Je suis anéanti. Nous voulions prendre notre revanche sur l’Espagne, nous avons perdu encore plus lourdement. Perdre des matchs fait partie de l’histoire du football. Mais perdre de cette manière laisse des cicatrices.