Samedi 26 mai 1934

Le jour est enfin arrivé. Nous sommes tous impatients de débuter la première Coupe du Monde avec notre maillot national. A l’heure d’entrer dans un nouveau monde, les souvenirs des années passées me hantent. Je revois mes premières années passées à mendier, à souffrir avec maman et mes quatre frères, cherchant de quoi nous nourrir. Mon corps en garde encore la trace. Ces dures années qui ont tant fragilisé mes os. On me dit frêle, fragile, j’en fais ma force. Toujours se placer au bon endroit, toujours être maître du ballon, aller vite pour éviter les coups. D’où mon surnom : Žížala, le ver de terre. Je revois mes premiers pas au Spartak Žebrák, les avances du grand Sparta Prague que je repousse pour rester auprès des miens, simple question de temps. Même si ce fut dur au début, même s’il a fallu que le coach m’impose dans l’équipe, le Sparta, c’est mon club, ma vie. C’est le Sparta qui me permettra de voyager en Europe, de vivre du football. Grâce à lui, je suis devenu chauffeur de bus, j’ai pu mettre ma famille à l’abri du besoin. C’est le Sparta qui m’a permis d’accéder à la sélection nationale et de représenter mon pays pour cette deuxième Coupe du Monde. C’est le Sparta qui m’a amené à Trieste.

Car oui, nous y sommes ! On est sortis vainqueurs de la Pologne en barrages, Pologne qui a déclaré forfait pour le retour. Il faut dire que les temps sont troubles en Europe. L’atmosphère autour de cette Coupe du Monde est étrange. Comme une étrange impression, celle de servir les desseins politiques d’un seul homme. L’impression d’être des gladiateurs venus se sacrifier devant un nouveau César. Tout cela me semble triste pour l’esprit du jeu, mais ici les gens n’en ont cure. L’Italie doit triompher. Leur « Duce » l’a promis.

Sur le terrain, tout a changé. Fini les groupes et la garantie de disputer plusieurs matchs. On va se battre directement pour notre survie, jouer notre avenir en Coupe du Monde sur un seul match. Et malheureusement, si les meilleurs européens n’étaient pas du voyage en Uruguay, les meilleurs sud-américains ne sont pas venus en Italie. L’Uruguay, champion du Monde et double champion olympique ne s’est pas déplacé, l’Argentine et le Brésil ont envoyé des réservistes. De notre côté, je crois pouvoir dire qu’on a nos chances tellement cette équipe m’impressionne. Après tout, on a fait partie des rares à ne pas perdre face à la Wunderteam autrichienne, on vient de battre les anglais il y a dix jours. Et puis, franchement, quelle équipe ! František Plánička, notre capitaine, le chat de Prague, dans les buts est probablement le meilleur gardien de la planète, devant lui Josef Čtyřoký et Ladislav Ženíšek, forment une défense de fer. Devant eux, Josef Košťálek, Štefan Čambal et Rudolf Krčil. Notre force parait-il est devant. A mes côtés, mes quatres coéquipiers de l’attaque sont parmis les meilleurs du monde : Antonín Puč, František Svoboda, machines à scorer, František Junek et Jiří Sobotka, deux autres du Slavia. Car vous l’avez compris, notre sélection c’est un mélange joueurs de Sparta et de Slavia. Honnêtement, on peut battre tout le monde. Mais demain, c’est la Roumanie.


Dimanche 27 mai 1934

Que ce fut dur ! Il parait qu’un premier tour est toujours le match le plus délicat. Je peux vous le confirmer. Diables de roumains qui nous auront poussés dans nos derniers retranchements. N’allez pas croire qu’on les a pris de haut. Loin de là. On a couru après le score pendant une bonne mi-temps, surpris d’entrés par les roumains. Fort heureusement, on ne s’est pas découragé, on n’a pas paniqué. Lorsqu’Antonín nous a ramené dans le match, nous savions que c’était bon, qu’on allait passer. Je ne vous cache pas le bonheur que j’ai eu à donner le but de la victoire à mes camarades. Nous sommes qualifiés, le plus dur est fait. Place désormais à la Suisse. On les connait bien les Suisse. Avec la Coupe Internationale, qui oppose les équipes d’Europe centrale, nous nous croisons souvent. La dernière fois, c’était il y a deux ans. Et ca reste un mauvais souvenir puisque nous avions été écrasés. Il faudra donc se méfier, redouter notamment André Abegglen, l’un de leurs attaquants, frère de Max, celui qui faisait partie de l’équipe qui nous avait éliminé aux JO de 1924. Autant dire que c’est loin d’être gagné d’avance.


Jeudi 31 mai 1934

On était prévenu, la Suisse allait nous poser des problèmes. Elle l’a remarquablement fait. Une fois de plus, nous allons être menés au score. Une fois de plus, on ne panique pas et on revient dans le match. Là encore, je pensais que notre deuxième but dès le début de la deuxième mi-temps allait les assommer. Mais non, cette équipe suisse est accrocheuse. Personnellement, je commence à vivre un rêve. Quatre jours après avoir marqué le but de la victoire face aux roumains, voilà que je récidive, au meilleur des moments. 3-2, nous sommes qualifiés. Devant nous désormais, un des favoris de l’épreuve, celui que toute l’Italie veut affronter en finale : l’Allemagne. Autant le dire, c’est l’inconnue totale. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. J’avoue craindre ce match, pas que pour des raisons liées au football. L’Allemagne a changé de régime et son leader me fait peur. La pression exercée sur mon pays me fait craindre le pire pour l’avenir. A court terme, j’ai bien peur que ce match ne soit pas un simple match de football.


Dimanche 3 juin 1934

Je crois que je me souviendrai toute ma vie de ce dimanche. Sur le terrain, on a rapidement oublié l’enjeu et, contrairement à mes craintes, les soucis extérieurs au football sont restés hors du terrain. Et on leur fut largement supérieur, notre collectif étant mieux rodé que le leur. Ce match restera mon plus beau puisque j’ai inscrit les trois buts de mon équipe, faisant tomber le rival allemand à moi tout seul. Quel bonheur ! Car si la joie collective est immense (nous allons jouer une finale de Coupe du Monde), ma joie personnelle l’est davantage. Nous sommes en finale face à l’Italie. Et là encore, nous n’allons pas affronter une équipe de football, nous allons affronter tout un pays. J’espère que nous ne craquerons pas et que, comme face à l’Allemagne, la finale restera un simple match de football.


Dimanche 10 juin 1934

Je n’ai cessé de l’écrire, l’atmosphère autour de cette Coupe du Monde est étrange. Il flotte comme un sentiment bizarre, celui qui veut que l’on ne soit que des pions servant des desseins bien plus sombres qu’une simple confrontation sportive. Cette finale me laisse ce goût amer, celui d’une défaite doublée d’un sentiment particulier : celui d’une défaite voulue, commanditée. Je pense longtemps me souvenir de ce salut imposé, de ces italiens entrant en file indienne sur le terrain à pas cadencé, qui saluent à leur tour leur leader Mussolini dont plusieurs stades portent son nom, de cette étrange célébration des italiens avec une Coppa Mussolini tellement imposante qu’elle éclipserait presque le trophée officiel, la seule raison de notre présence ici. Je me souviendrai aussi de la rugosité du jeu italien et du laisser-faire par le corps arbitral. On m’a dit déjà que l’Espagne en a payé les frais en quart de finale, les italiens ayant abusé de longs ballons pour aller ensuite charger leur gardien Zamora, blessé après ce match. Nous en avons aussi payé le prix, avec la même tactique. Mais je pense surtout de me souvenir que nous avons failli l’emporter. Antonín avait ouvert le score, František et Jiří auraient pu tuer le match. Au lieu de cela ce sont deux argentins qui nous font tomber. Il parait qu’Orsi n’a jamais pu reproduire l’enchaînement qui lui a permis d’égaliser. Personnellement, j’ai vécu un drôle de match, totalement bloqué par de rugueux défenseurs italiens. Je suis habitué aux défenses rudes mais je n’ai rien pu faire. Ne me reste que la déception. Je ne sais pas encore comment le pays a vécu cette finale, personnellement j’ai la sensation d’avoir effleuré un rêve du bout des doigts avant de le voir s’envoler.