15 juin 1982

Représenter l’Algérie en Coupe du Monde. Je ne sais pas si vous pouvez mesurer à quel point cet honneur est immense. Nous venons de si loin, nous avons traversé tant d’obstacle, pris tant de chemins avec mes frères de la sélection qu’aujourd’hui, nous sommes prêts à donner une place à notre pays dans ce football mondial. Nous sommes les enfants de ces illustres footballeurs professionnels qui ont tout laissé pour venir défendre l’indépendance de notre pays. Nous sommes les enfants de la résistance algérienne. Les enfants de cette sélection d’homme qui fît le tour de monde pour défendre notre liberté à tous. Les enfants de l’équipe du FLN. C’est pour toute cette histoire commune que nos liens sont si forts. Nous ne sommes pas une équipe de football, nous sommes le peuple algérien. A nos côtés, sur le terrain, nos parents, nos amis, nos pères du FLN sont avec nous. Cela fait 20 ans que mon pays est indépendant. Quoi de mieux qu’une Coupe du Monde pour venir célébrer ce long chemin parcouru par ce peuple. Et nous en sommes les représentants. Ce supplément d’âme, comme viennent à le dire certains, ne fait pas tout. J’aime mon équipe, j’aime mes frères d’armes, mais j’admire surtout leur talent. Madjer, Dahleb, Assad, Kourichi, Bourebbou, Merzekane, Bensaoula, je pourrais citer l’ensemble de notre sélection. Le talent à chaque poste. Mais notre force est collective. Nous vivons ensemble depuis des années. Notre jeu, fait de vitesse, de dédoublements, de passe, n’a qu’un objectif : attaquer. Ne nous manquent que les titres. Malgré des finales de Coupe d’Afrique, des places d’honneurs, nous n’avons pas encore réussi à inscrire nos noms au palmarès d’une compétition. Mais nous sommes sûrs de nos qualités. Nous avons fait du grand travail, nous avons prouvé en préparation face aux équipes européennes que nous pouvons les battre. Je sais que certaines nations nous craignent. Nous sommes arrivés en Coupe du Monde. Une première. Nous, les enfants du désert, nous allons briller.


16 juin 1982

Le mépris. A l’heure d’entrer sur le terrain, nous n’avons ressenti que du mépris de la part des allemands. Oui le champion d’Europe avait dominé sa campagne de qualification mais ce qu’il s’est passé ces derniers jours n’aura pas été digne. Je me souviens des déclarations des joueurs en conférence de presse d’avant match. Tellement suffisants qu’ils en étaient insultants. Et à travers nous, c’était tout un peuple qu’ils insultaient. Nous étions chauffés à blanc. Et au cours de la première période, nous nous sommes rapidement rendu compte qu’ils ne nous connaissaient pas. Jamais ils ne nous avaient vus jouer. Et nous avons alors décidé d’en profiter et de faire encore plus que d’habitude. Car ce match dépassait le cadre du football pour nous. Il s’agissait de montrer que nous étions une équipe talentueuse, de porter l’image de l’Afrique, de porter l’image de notre grand pays. Ne jamais trahir notre jeu, telle était notre devise. Alors nous avons montré notre style : la vivacité algérienne. Lorsque Rabah ouvrait le score, nous savions que nous étions dans le vrai. Je crois que c’est à cet instant que les allemands ont mesuré leur erreur. S’ils ont poussé ensuite, rien ne pouvait nous stopper. Notre réponse à leur égalisation restera gravée dans ma mémoire. Pas tant parce que je conclus cette action mais parce que ce but est notre symbole : 9 passes dès l’engagement, des duels remportés, du mouvement. Je crois que désormais, on nous prendra au sérieux. Nous avons gagné la victoire sur le mépris. Ma fierté est immense, ma joie sans commune mesure. Nous allons aller loin, j’en suis persuadé. Le peuple algérien compte sur nous et nous allons l’honorer.


21 juin 1982

Après l’euphorie de ce premier match, les autrichiens viennent de nous ramener sur Terre. 2-0, le résultat est sec et pourtant il me laisse bien des regrets. Car portés par ce que nous avions fait face aux allemands, nous avons réalisé une belle première mi-temps. On aurait dû marquer, on aurait même dû rentrer aux vestiaires avec 2 buts d’avance. Nous avons tellement dominé mais tellement laissé d’énergie. C’est notre maladresse et notre inexpérience. Ils nous ont attendu, connaissaient nos limites. De notre côté, nous n’avons pas su nous adapter. Nous n’avons pas de plan B. Je me demande si nous n’aurions pas dû faire comme eux, attendre et jouer le match nul. Mais nous ne savons pas faire et ils en ont profité. Rien n’est perdu, loin de là. Si on bat le Chili, le deuxième tour nous tend les bras.


24 juin 1982

Difficile de parler d’un match que je n’ai pas joué. Cette maudite pubalgie me poursuit depuis des mois, je ne voulais pas prendre de risques et le staff l’avait bien compris en me laissant sur le banc. La consigne était simple : il fallait que nos attaquants fassent rapidement la différence pour s’éviter un piège à l’autrichienne. Et ça a payé. 45 minutes parfaites, 3-0, on aurait pu en mettre plus. Mais une fois encore l’inexpérience. Car j’ai bien peur que notre deuxième mi-temps nous coûte cher. On aurait dû gérer, mais personne ne nous l’a demandé. Continuez comme ça, attaquez encore et encore ! Les consignes. Bilan, la fatigue aidant, on prend deux buts, on manque d’autres occasions de creuser l’écart. On se fait piéger Une fois de plus on gagne petit alors qu’on joue grand. Notre avenir dépend du match de demain. Car aussi incroyable que cela puisse paraître, même avec deux victoires en trois matchs, nous ne sommes pas encore certains d’aller au tour suivant. Puissent nos prières être exaucées. Pour que ce groupe, pour que ce maillot continue de briller à la face du monde.


25 juin 1982

Je crois qu’on a tous vu ce qu’il s’est passé ce vendredi. Mon cœur pleure, mon football est mort ce jour. Lorsque les allemands ont ouvert le score, j’ai cru que le sport allait prendre le dessus sur les rumeurs de ces derniers jours. Il n’en fut rien. Une honte. Ces deux équipes ont fait en sorte de nous éliminer. Je pense à ma famille, je pense à mes amis, au peuple algérien, au peuple arabe, au peuple africain. Je me souviendrais longtemps des cris des spectateurs de ce match honteux. Des « Algéria, Algeria ! » des  « Fuera ! Fuera ! » clamés par les espagnols. Des sifflets du public. Nous avons remportés deux matchs sur trois et un arrangement honteux entre une équipe que nous avions humilié et une autre qui nous avait piégés en contre aura eu raison de notre avenir mondial. Nous aurions dû être le premier pays africain à passer le premier tour. On nous a volé cet honneur. Je ne sais de quoi l’avenir sera fait. J’espère que le parcours de mes valeureux frères n’aura pas été inutile et que désormais, l’Afrique se lèvera et n’aura plus peur de renverser les grandes nations pour prendre sa place dans l’échiquier mondial. Mais le déshonneur est sur eux. Les Allemands et les Autrichiens sont peut être qualifiés, le grand gagnant du groupe est l’Algérie. Nous sortons la tête haute, les honneurs du monde entier, des amateurs de football sont pour nous. C’est peut être une maigre consolation mais c’est aussi un motif de fierté. Nos frères algériens doivent être fiers. 20 ans plus tard, l’Algérie peut être fière.