2 juin 1978

Enfin de retour ! Oublié l’énorme frustration de Montevideo il y a 5 ans lorsque le Chili qui nous semblait pourtant inférieur nous avait surpris pour nous sortir de la course à la Coupe du Monde avant de composter son billet dans des conditions encore bien troubles. Je vous laisse imaginer notre frustration après cet échec, nous qui avions tant progressé depuis le quart de finale mexicain face au grand Brésil. Mais nous nous étions remis au travail. Au point que nous avions remporté la 30e Copa América qui avait fait son retour il y a 3 ans, battant par exemple le grand Brésil. Avec le retour de la Coupe du Monde sur notre continent, il nous paraissait impensable de rater notre coup. Si tel avait été le cas, je pense que nous ne nous en serions pas relevés. Mais nous avons répondu présent. Je me souviens de ce dernier match de qualification à Lima. De ce 26 mars magique qui nous a permis de prendre notre revanche sur le voisin chilien, celui qui nous offrait une place en Liguilla finale au cours de laquelle il nous suffisait de battre la Bolivie pour retrouver une Coupe du Monde. Nous y voilà donc. Je sais qu’au pays les espérances sont grandes. Nous, le champion sud-américain qui arrive en Coupe du Monde. Même si le contexte est particulier, l’ambiance autour de la compétition est étrange ici en Argentine, les temps sont troubles, nous devons nous focaliser sur la seule chose que nous savons faire : jouer au football.


3 juin 1978

Il ne fallait pas nous manquer pour nos grands débuts et nous avons su répondre présent. On savait que la tâche serait plus compliquée qu’elle ne le semblait pour bien des médias et ce fut le cas. Car l’Ecosse n’est pas n’importe qui : on n’élimine pas le champion d’Europe en titre de la course à la Coupe du Monde pas hasard. C’aurait d’ailleurs rapidement pu être un match piège lorsque les écossais ont ouvert le score. Mais il en faut plus pour nous faire perdre notre idée du foot. Toujours attaquer, toujours tenter. Nous n’avons rien lâché. Lorsque Loro Cueto égalisait peu avant la pause, je savais que ce match était notre. Et nous avons continué en seconde. El Loco Quiroga nous maintient dans la partie en sauvant un penalty. J’ouvre alors mon compteur but. Je suis certes assez loin de l’émotion ressentie lors de mon premier but au Mexique il y a huit ans, le contexte est bien différent, mais ma joie reste intense. Puis vînt ce moment qui restera gravé dans ma mémoire. Faute sur Oblitas, coup-franc à l’entrée de la surface pour nous. Nous sommes presque au même endroit que lors de mon but précédent. Muñante s’approche de moi et me dit qu’il veut tirer ce coup-franc. Je lui réponds qu’il n’en est pas question. Quand je vois le mur écossais et le placement du gardien, je me souviens alors de Didi m’expliquant comment tirer les coup-francs de l’extérieur du pied. Je savais que le ballon irait dedans. Et il y est allé. 3-1, nous avons remporté notre premier match. Place désormais aux vice-champions du monde.


7 juin 1978

On a beau dire ce que l’on veut mais même privé de sa star Cruyff, parait-il pour des raisons politiques, les Pays-Bas restent impressionnants. Et je peux vous assurer que sur le terrain, cela s’est vérifié. Même si on a eu quelques occasions, assez rares, je pense qu’on s’en tire bien avec ce 0-0. D’une part, il nous permet de nous qualifier pour la suite. Enfin presque. Il faudra prendre un point face à l’Iran lors de la dernière journée. Ca devrait ne pas être trop compliqué. Nous sommes tout proche d’atteindre notre objectif, aller au tour final.


11 juin 1978

Mission accomplie ! Comme je l’écrivais il y a quelques jours, je nous voyais tranquillement nous imposer face à l’Iran et je ne me suis pas trompé. En 40 minutes, nous avions plié le match. C’est une grande joie, d’autant que j’apprends que l’Ecosse vient de battre les Pays-Bas, ce qui nous permet ainsi de remporter le groupe 4. C’est donc plein de confiance que nous allons pouvoir aborder ce tour final face au Brésil, à la Pologne et au pays hôte, l’Argentine. Cela s’annonce compliqué mais notre objectif reste le même : bien figurer et pourquoi pas surprendre.


14 juin 1978

Je crois que la marche était simplement trop haute. Je repenserai longtemps à nos deux occasions de début de match, à cette partie que nous semblions contrôler. Mais le Brésil reste redoutable et bien plus aguerri à ce genre de matchs que nous. Les occasions, il ne les laisse pas passer. En deux frappes, Dirceu allait nous faire payer cher nos maladresses. Ensuite, que voulez-vous faire ? Menés 2-0 à la pause, nous avons tenté de revenir mais ce bloc brésilien nous était supérieur. Il n’y a rien à dire de plus. On encaisse nouveau but en seconde période et rentrons donc sur une lourde défaite. A peine le tour final a débuté que nous sommes déjà presque hors course. L’Argentine a eu le droit de ne pas jouer en même temps que nous. Privilège des hôtes. Si elle bat la Pologne, notre mission s’annonce compliquée. Quoi qu’il en soit, seule une victoire face aux européens peut nous maintenir un espoir de finale.


18 juin 1978

Etrange sentiment à la fin de ce match. Ni colère, ni vraiment de déception tant nous n’avons jamais eu l’occasion d’espérer. Si le Brésil m’était apparu plus fort que nous, la Pologne nous a surclassés. Je ne sais si nous sommes fatigués physiquement ou mentalement, peut être que le fait d’être dans ce tour final nous a fait nous relâcher, mais les fait est qu’avant même le dernier match, c’en est fini pour nous. Ne nous reste donc qu’un seul match, face à l’Argentine. Vu le contexte, je me demande comment nous allons pouvoir quitter cette Coupe du Monde avec les honneurs.


21 juin 1978

Que dire. L’avant match était terrible. On a subit des pressions, l’atmosphère était irrespirable. Hier, avec mes amis Chumpitaz, Oblitas et Sotil, nous sommes allés voir Marcos Calderón pour qu’il épargne ce match à Ramón Quiroga. Comment aligner notre gardien dans un tel contexte, lui qui a toute sa famille en Argentine ? Calderón était d’accord. Sauf qu’aujourd’hui, Quiroga était dans les buts et franchement, il est fautif sur certains buts. Je ne le blâmerai pas. Il a raté son match. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais j’ai des doutes. J’ai des doutes aussi quand le général Videla est venu nous voir au début du match, nous souhaitant bonne chance, le sourire en coin. J’ai des doutes quand je vois Rojas sur le terrain, lui qui n’a pas joué un seul match depuis le début de la Coupe du Monde et qui est impliqué sur deux buts. J’ai des doutes quand deux buts argentins sont hors-jeu. Enfin, j’ai des doutes quand je vois el Patrón Velásquez sortir en début de deuxième période alors qu’il n’y a que 2-0. Je vois que je ne suis pas seul. J’ai entendu le « Manga de mieras » à notre arrivée dans le vestiaire, j’ai entendu ceux qui parlent de joueurs corrompus. Mais je ne sais rien. Nous avons pris 6-0, l’équipe n’est plus. Je ne sais pas si il sera possible de repartir ensemble après ce match, des cicatrices se sont ouvertes. Des clans semblent naître. Ma tristesse est immense. Nous n’avions pas le droit de finir notre Coupe du Monde de cette manière. Comment serons-nous perçus ? Comment notre peuple pourra-t-il vivre avec cela. Aujourd’hui, j’ai honte. Nous avons tout gâché. Nous n’avions pas le droit. Pas le droit.