14 juin 1974

Je profite de ces quelques heures de repos avant le match de demain pour enfin coucher quelques notes sur papier et rappeler à mes futurs lecteurs l’histoire de notre équipe. Si vous ne connaissez pas Haïti, vous devez savoir que tout ce qui touche à la sélection dépend de Papa Doc. Notre président à vie a toujours perçu le football comme un des éléments moteur de l’unité nationale et n’a jamais lésiné sur les moyens de nous aider à obtenir des résultats. Sa chance est que notre sélection possède des joueurs de talents. Je pense à Roger St Vil, à Henri Francillon, à Philippe Vorbe, tous attirés par des clubs européens mais restés au pays après l’interdiction prononcée par le pouvoir de tout transfert extra-national. Pour parvenir au but suprême, participer à une Coupe du Monde, Papa Doc a donc mis des moyens dans nos centres d’entraînement, nous a offert des conditions de préparation idéales à l’approche des matchs importants. Mais je reconnais mon embarras au moment d’évoquer notre ancien président. Car il y a ces histoires de Tonton Macoutes, ses bras armés qui nous tourneraient encore autour. Et toujours dans notre imaginaire collectif ces histoires qu’on nous raconte. Comme, celle de Joe Gaetjens, le porte-drapeau du football haïtien, héros oublié du football américain, porté disparu depuis plus de 10 ans et qui, de l’avis de certains, a été victime des Tonton Macoutes.  Mais aujourd’hui, je préfère oublier ces histoires. Baby Doc est au pouvoir, il est plus proche de nous, plus accessible dirons-nous. Il nous a dit que nous étions son équipe, que c’était son argent qui nous faisait vivre. Mais il est toujours présent. Il nous appelle régulièrement pour prendre de nos nouvelles. Certains de mes coéquipiers trouvent cela dangereux. Je n’y pense pas trop, je préfère me souvenir de cet incroyable CONCACAF Championship gagné dans l’hystérie collective à la maison. Je me souviens encore avoir les jambes qui tremblaient après la victoire décisive face à Trinité et Tobago. J’ai toujours cette joie en moi. Celle de découvrir une compétition telle que la Coupe du Monde, de faire un voyage aussi lointain en Europe et de représenter mon pays. Imaginez nous, enfants démunis pour la plupart, traités aujourd’hui comme des héros et voyageant à travers le monde pour représenter nos parents, nos familles. C’est simple, j’en frémis d’impatience. D’autant que demain, nous jouerons un monstre : l’Italie.


15 juin 1974

Quelle joie !! Vous allez forcément penser que je suis devenu fou de célébrer une défaite mais ma joie et celle de mes coéquipiers est immense. Plus de 1100 minutes. Voilà ce que nous venons de faire. Tomber un record de 1100 minutes. Nous l’avions annoncé. On se disait que c’était une équipe vieillissante et que ma vitesse me suffirait pour prendre leur défense au dépourvu.  Quand Philippe me voit partir et me lance, je sais que j’arriverai en premier sur le ballon. Quelle joie. Eliminer Zoff (imaginez, Dino Zoff !) et marquer dans le but vide. Nous avons ouvert le score face à l’Italie, cette équipe qui n’avait pas concédé le moindre but depuis 12 matchs ! Alors oui, ensuite les italiens, qui dominaient, ont réussi à s’échapper et nous n’avons pas gagné. Mais l’important n’était pas là. Je savais qu’en marquant, j’allais permettre de placer Haïti sur une carte. Je revois encore Zoff, furieux envers sa défense quand je basculais dans l’hystérie. J’imaginais la folie collective qui a dû s’emparer du pays à ce moment précis. Depuis la fin du match, nous sommes sur un nuage. Baby Doc nous a envoyé ses félicitations, le pays nous voit en héros. Je vis un rêve.


19 juin 1974

J’ai longtemps hésité à prendre la plume avant ce jour. De la joie, nous sommes passés à l’horreur. En un clin d’œil. Que se passe-t-il donc chez nous pour que les choses aient dérivé à ce point. Un simple contrôle anti-dopage et notre rêve est devenu cauchemar. J’ai passé le test mais mon ami Ernst Jean-Joseph non. Positif. La nouvelle est tombée, sèche. Ernst a passé son temps à arpenter le hall de l’hôtel, criant son innocence, lui qui avait pris les pilules contre l’asthme qui lui ont été prescrites au pays. Mais le couperet est tombé. Footballeurs héros, nous sommes protégés de toutes les horreurs que l’on prête à notre régime. Nous venons de découvrir sa face obscure. Notre belle bulle vient d’éclater.

Tout a commencé par le désaveu du médecin de la sélection qui a affirmé n’être au courant de rien, lynchant publiquement mon ami, traité d’idiot en conférence de presse. Puis ce sont les regards. Ceux des officiels qui nous accompagnent. D’habitude d’humeur joviale avec nous, nos protecteurs ont totalement changé. Nous avons vu le venin dans leurs yeux. Puis nous avons vu Ernst pris en charge, tout le monde l’a vu. Tout le monde a vu Ernst hurlant son innocence entouré des officiels, battu en public, jeté dans une voiture, conduit à l’aéroport. Depuis, nous n’avons aucune nouvelle. Ces vieilles histoires de Gaetjens hantent nos jours et nos nuits. Ce match face à la Pologne n’était plus dans nos têtes, n’avait plus aucune importance. Je repense tout le temps à Ernst, ce géant aux cheveux rouges qui fut le premier à se jeter dans mes bras il y a 4 jours. Non vraiment, ce match face à la Pologne, nous n’en avions cure. Et cela s’est vu. 0-7, menés 0-5 à la pause, les polonais jouaient en marchant, nous aussi. Je pense qu’ils ont été cléments avec nous en seconde période car le score aurait pu/dû être plus large en leur faveur. Mais le football ne compte plus. Nous attendons des nouvelles de notre ami.


23 juin 1974

L’espoir est revenu. Il y a quelques jours, Philippe a pu parler avec Ernst au téléphone. Il est vivant ! Nos cœurs sont apaisés, nous pouvons enfin repenser au football. Toutes les histoires de ces derniers jours se semblent finalement être que fantasmes. Je suis rassuré, mes amis aussi. Mais l’adversaire du jour était intouchable. L’Argentine, grande nation par excellence qui jouait sa qualification. Injouable pour nous. Mais nous avions retrouvé le calme, nous étions libérés de ce poids. Et nous avons fait un grand match. Une fois encore, nous marquons. Sans doute mon but est plus beau que celui face à l’Italie mais s’il m’a procuré une grande joie, je ne pourrais oublier le premier. Il restera le plus grand moment de ma carrière. J’espère en vivre d’autres. J’espère que tout ira mieux au pays lorsque nous rentrerons, que nous retrouverons notre frère Ernst, que tout sera oublié. Car s’il est une chose que je veux revivre, c’est une Coupe du Monde. Nous devons désormais nous tourner vers la prochaine. Ne serait-ce que pour revivre quelques minutes de bonheur absolu comme celles vécues face à l’Italie.