1er juin 1970

Demain nous allons jouer le premier match de l’histoire d’Israël dans une phase finale de Coupe du Monde. Cette phrase peut paraître anodine mais vous n’imaginez pas à quel point elle est d’importance à nos yeux. Car notre histoire n’est pas simple. Depuis la création de notre état et de notre sélection nationale, nous avons été placés dans la confédération asiatique ce qui n’a jamais facilité notre existence. J’ai encore en mémoire la terrible mésaventure de mes compagnons de 1958 qui avaient été privés de Coupe du Monde suite aux refus successifs de nos adversaires désignés en Asie de nous affronter. La FIFA, qui ne voulait alors pas qualifier une équipe qui n’avait pas joué un seul match avait organisé un barrage surprise qui nous avait été fatal. Impossible d’oublier ces tensions qui jonchent notre existence, nous la rendant si compliquée. Le football n’est qu’un jeu. Ce n’est pas une guerre. Courir vite, sauter haut, c’est un plaisir. Et ce plaisir nous a longtemps été volé. C’est aussi pour cette raison que je ne peux oublier ce que notre sélectionneur nous a offert : un rêve mondial. A son arrivée, il a tout changé pour Israël, pour nous.

Je me dois de raconter notre histoire. Tout a commencé il y a deux ans lors des Jeux Olympiques de Mexico. Pour notre première participation, avec Emmanuel Scheffer à notre tête, nous avions surpris tout le monde sauf nous, sûr de nos qualités. Aussi, quand nous avions été éliminés en quart de finale sans perdre face à la Bulgarie, si notre beau rêve olympique avait pris fin, nous étions persuadés que ce tournoi poserait les bases de nos futurs succès. Car notre coach a révolutionné notre façon de vivre le foot. L’impact physique : tel était pour lui l’élément clé à la réussite. Et je dois dire qu’outre cela, il nous a professionnalisés. C’est lui qui a poussé la fédération à nous libérer de nos clubs pour aller préparer cette Coupe du Monde. Avec lui, nous avons travaillé comme jamais, on avait parfois 3 entraînements par jour, nous sommes allés nous préparer à 2800m d’altitude en vue de pouvoir encaisser l’altitude de Mexico. Jamais je n’aurais cru que nos corps pourraient encaisser de telles charges de travail. Quand je vois où nous sommes aujourd’hui, je ne peux que lui en être reconnaissant. C’est notre première et nous allons jouer deux doubles champions du monde et un finaliste. Quel privilège ! Je pense longtemps me rappeler de l’accueil reçu lors de notre arrivée fin mai. Des dizaines de drapeaux à nos couleurs, des bouquets de fleurs. Il parait que seul le Brésil a reçu un tel accueil. Nous n’avons aucune crainte. Si tout le monde nous voit dehors, nous allons enfin pouvoir montrer que notre sélection est bien à sa place ici et que malgré les obstacles politiques que nous avons dû affronter tout au long de notre histoire, nous allons pouvoir inscrire Israël sur la carte des mondialistes. Ne reste plus qu’à nous qu’à en déterminer si ce sera en lettres d’or.


2 juin 1970

Je ne sais pas si nous étions finalement véritablement prêts. Du moins mentalement. Car ce match, où nous avons eu l’impression de pouvoir faire quelque chose au début, nous a montré ce qu’était le très haut niveau. Face à nous, l’Uruguay n’a finalement pas tremblé. Ils étaient simplement meilleurs que nous. Après leur premier but, nous n’avons jamais eu la moindre chance de revenir tant ils étaient durs dans l’impact. Notre coach avait raison. Si on ne suit pas physiquement, nous n’allons jamais pouvoir survivre dans cette épreuve. J’espère que ce match nous servira, nous apprenons, mais il va falloir retenir vite les leçons reçues cet après-midi.


7 juin 1970

Deuxième match et dernière chance. Après avoir rencontré le champion d’Amérique du Sud, on se disait qu’affronter la Suède serait probablement plus à notre portée. Sauf que les suédois avaient perdu face au champion d’Europe italien et n’avaient également pas le choix : il leur fallait s’imposer également. La première bonne nouvelle pour nous était l’état du terrain. Loin de la pelouse trempée du premier match sur laquelle nous chaussures aux semelles de caoutchouc se transformaient en patins, nous étions déjà mieux sur nos pieds pour jouer ce match. Et il y avait ces supporters qui nous poussaient. Qui aurait pu le croire. Alors que le match se déroulait en début de soirée au pays, ici, au Mexique, des fans nous suivaient, nous encourageaient. Impossible pour nous de les laisser tomber. Même lorsqu’on souffrait face à des suédois bien organisés. Ne rien lâcher. Pas même lorsqu’ils ont ouvert le score. Et nous n’avons pas lâché. Je ne peux vous cacher ma joie d’avoir marqué. Quel but ! Quelques minutes auparavant, j’avais eu une opportunité que j’avais gâchée et lorsque dans la foulée Turesson avait ouvert le score je m’en voulais. C’est toute cette colère envers moi que j’ai mise dans cette frappe. Mais pas le temps de savourer car derrière, les suédois ont accéléré. C’est alors que nos erreurs du premier match nous ont servies. Nous sommes restés groupés, nous avons continué à rester ensemble, à tenir, prêts à saisir toute opportunité. Et nous en avons eu. Si après coup le match nul parait logique, même si je suis encore à la joie d’avoir pris un point et de nous savoir encore capables de nous qualifier – qui l’eût cru ? – une partie de moi se demande si on ne risque pas de regretter ces occasions manquées.


11 juin 1970

Dernière étape de notre tournée des champions. Après le champion sud-américain, le champion d’Europe italien. Et que ce fut dur ! Je ne sais si nous étions fatigués (physiquement et mentalement) ou si notre adversaire du jour était réellement trop fort pour nous – certainement plus la dernière que la première – mais nous n’avons pas existé. Certes nous auront eu deux trois situations, j’en ai eu une que je n’ai pas su/pu exploiter, mais ce résultat nul tient du miracle. Car entre les montants, les hors-jeu – j’avoue ne pas savoir s’ils sont réels ou non – et le grand match d’Itzhak dans les buts, je me demande encore comment l’Italie n’a pas remporté cette rencontre. Mais la joie est immense. Oui, nous avons gagné notre Coupe du Monde. Imaginez : face aux Riva, Faccheti, Rivera, Mazzola et autres Bonninsegna, nous avons tenu ! Nous sortons d’un groupe avec deux doubles champions du monde, actuels champions de leur continent et un finaliste mondial avec une seule défaite quand tout le monde nous voyait en simples victimes expiatoires. A titre personnel, je sors de cette Coupe du Monde en ayant inscrit tous les buts de ma sélection ! Plaisanterie mise à part, ces semaines mexicaines resteront longtemps dans ma mémoire. Le capitaine que je suis est fier de ses troupes. Je ne sais pas encore comment notre pays aura vécu notre parcours mais oui, je peux l’écrire, dans le vestiaire, c’est un sentiment de fierté qui prédomine. Nous sommes persuadés d’avoir ouvert la voie aux générations futures. Israël est désormais inscrit sur la carte mondiale, il ne doit pas en sortir. Le plus dur commence pour notre football mais je sais qu’il est de taille à relever ce défi.