11 juillet 1966

Depuis que nous sommes arrivés en Angleterre, je dois dire que mon premier sentiment est la surprise. Je n’ai jamais quitté mon pays. Voilà 13 années que la guerre s’est terminée. Les cicatrices sont encore présentes. Nous sommes désormais coupés du monde occidental, notre ennemi d’alors et de toujours. Nous savons que l’Angleterre a participé à cette guerre. Nous sommes l’ennemi. Aussi, lorsque nous avons décollé de Pyongyang pour nous diriger vers l’Angleterre nous étions tous aussi excités qu’anxieux. Qu’allions nous découvrir ? Comment serions-nous accueillis dans ces terres que l’on nous décrit aussi hostiles ? Il nous faudra éviter les incompréhensions, car j’imagine que pour les populations locales qui nous accueillent, nous devons être comme si nous arrivions de la Lune. Mais nous sommes ici et je suis donc surpris. Surpris car l’accueil qui nous a été réservé est incroyable. Le maire de Middlesbrough nous a ouvert les portes de sa ville et ses habitants ont suivi.

Incroyable, notre parcours pour arriver ici l’est tout autant. Après que la FIFA a décidé de mélanger Afrique et Asie, l’ensemble des pays africains a protesté avec pour conséquence le retrait de l’ensemble des pays inscrits. Puis ce fut au tour de l’Afrique du Sud d’être bannie avant que notre voisin du Sud déclare également forfait après que les trois matchs qualificatifs ont été déplacés du Japon vers le Cambodge. Au final, nous n’avons eu qu’à affronter un seul adversaire, l’Australie et nous nous sommes qualifiés sans problème alors que nous n’avions pas la moindre idée de ce à quoi nous devions nous préparer. Il faut dire que les australiens nous ont clairement sous-estimé, ne s’entraînant pas avant le match. Pour cet objectif mondial,  n’avions cessé de nous entraîner. 10 mois de préparation, des tournées en Europe de l’Est, en URSS. 10 mois à nous préparer à affronter l’Ouest. Pour cela, il nous fallait être affûtés, rapides et plein d’énergie. Jouer un football Chŏllima comme nous l’a conseillé notre Great Leader. Chŏllima, ce cheval mythique, trop rapide pour être monté qui symbolise tant la combativité de notre peuple. Chŏllima, cette vitesse et cette combativité que nous avons montrées pour reconstruire notre pays après cette terrible guerre. Être prêts, être rapide mais aussi être précis. 10 mois durant nous n’avons eu de cesse de travailler ces points. En coulisses, je sais que notre arrivée n’a pas été simple. L’obtention de nos visas d’abord refusée puis acceptée, les hésitations de l’Ouest à accueillir un pays comme le nôtre. Dans l’avion, nous avons tant pensé aux conseils de notre Great Leader : représenter du mieux possible notre pays et essayer de gagner un match. Voir notre drapeau flotter dans le ciel anglais nous a rendus si fiers. Depuis, nous sommes portés, notre responsabilité est grande : « porter notre nation sur nos épaules, nous sommes la glorieuse Chŏllima,  nous pouvons battre tout le monde, même les meilleurs. Nous allons montrer aux autres qui nous sommes » chante-t-on. Oui, l’heure est venue.


12 juillet 1966

Que cela est déroutant que de jouer face à une équipe que l’on connait bien sur une terre que l’on ne connait pas. Je pense que le fait de bien se connaître nous a desservis. Car si nous connaissions les soviétiques après nos tournées dans leur pays, la réciproque était valable. Impossible donc de les surprendre. Ils savaient qu’ils nous étaient supérieurs sur le plan athlétique, notre vitesse n’a pu compenser. Ils ont joué si dur que nous n’avions pu répondre à cela. 0-3, la défaite est logique mais nous sommes confiants. Nous apprenons vite et nous avons senti la foule nous pousser. La surprise continue. Face au Chili, nous allons redresser la tête.


15 juillet 1966

Le Chili, troisième de la dernière Coupe du Monde, notre dernière chance d’espoir pour une qualification. Car nous y croyions avant le match et nous y croyons encore plus fort maintenant. La ville est derrière nous. A l’entrée sur la pelouse, nous étions heureux et confiants. Nous avons fait un grand match. Nous avons montré ce qu’était le Chŏllima face à des adversaires qui ne nous connaissaient pas. Et même lorsqu’ils ont ouvert le score, nous savions que nous allions revenir. Rien ne pouvait nous arrêter. Pas même la pluie. Les dernières minutes resteront dans ma mémoire. Tout un stade qui nous pousse, qui cherche à éviter l’élimination. Nous, le représentant de l’Est poussé par l’Ouest. Portés nous étions. Comme cette frappe de Pak Sung Jin. Lui qui s’entraîne tant à muscler ses jambes avec des élastiques, chaque jour des centaines de fois, et qui possède ainsi une frappe si puissante. C’est lui qui nous sauve à deux minutes de la fin. Nous avons pris un point et pouvons encore croire à la qualification. Je me souviendrais de cette émotion, de cette fin de match. De ce marin venu nous saluer. L’homme de l’Ouest venant exprimer son amour pour nous. Je me souviens du maire de la ville venant nous serrer la main à la fin du match. Ce qu’il se passe est incroyable.


19 juillet 1966

Nous venons de passer des jours incroyables et l’histoire se poursuit encore. Ces enfants portant nos couleurs, venant nous demander des autographes. Si nous cherchons à porter nos couleurs au plus haut, il faut avouer que dans les moments de doutes, ce sont eux qui nous portent. L’Italie, c’était notre dernière chance de faire honneur à notre Great Leader. A l’entrée sur la pelouse, nous les avons sentis fébriles. De notre côté, sachant que le match serait écouté au pays, nous étions invincibles. Même le début du match où nous avons été copieusement dominés ne nous a pas perturbés. Puis les italiens se sont retrouvés en infériorité après la blessure de leur capitaine. Leur fébrilité nous est apparue. Nous en avons profité. Je me suis bien placé pour pouvoir être précis sur ma frappe. Quelle joie ! Nous menions à la pause ! Dans les vestiaires, nous nous sommes concentrés. Ne pas décevoir notre pays, notre peuple, notre Great Leader. Il fallait tenir. Et nous avons tenu ! Nous avons réussi ! Nous étions en larmes sur le terrain. Une joie immense ! Plus que la qualification pour les quarts de finale, c’est surtout d’avoir remporté un match, d’avoir accompli notre mission, satisfaits les objectifs fixés par notre Great Leader. Nous avons gagné un match et gagné la foule.


23 juillet 1966

Ces derniers jours ont été si particuliers. Nous avions quitté Middlesbrough pour Liverpool et logions désormais au Loyola Hall, une pension catholique. Je ne sais si cela a influencé sur nos performances, honnêtement, je ne le pense pas, mais ces derniers jours ont été agités. Toute cette imagerie religieuse nous rendait mal à l’aise. Nous ne dormions pas bien. Et face à nous se dressait le Portugal et le célèbre Eusebio dont nous avions entendu les exploits lors des matchs précédents.  Quel match ! Portés par la foule, 3-0 après 25 minutes. La foule était hystérique. Nous pensions alors qu’on allait se qualifier encore. Que notre aventure allait se poursuivre. Puis Eusebio est entré en scène. Il a poussé son équipe. Peut-être que nous aurions dû les attendre. Mais face à une telle équipe, une telle attaque, nous n’étions pas armés. Alors ils sont remontés. Eusebio était trop fort pour nous. Notre histoire s’arrête ainsi. Evidemment la déception domine. Quand vous menez 3-0 et que vous perdez 5-3, vous ne pouvez être que décus. Mais très vite, la fierté. Notre victoire est d’être allé en quart de finale mais plus important, d’avoir représenté si haut notre pays, d’avoir conquis un peuple de l’Ouest. Notre ennemi qui a salué notre départ par des applaudissements. Les anglais nous ont ouvert leur cœur, nous leur avons ouvert le nôtre. Nous avons appris que le football n’est pas qu’affaire de victoire. Partout où allons, à travers le monde, jouer au football peut améliorer les relations diplomatiques et être un vecteur de paix. Notre histoire en est sa plus belle illustration.