29 mai 1962

« Pour le Chili, 32, pour l’Argentine 10 ». Six ans plus tard, ce verdict résonne encore en moi. J’avais tout juste 20 ans quand la FIFA a offert l’organisation de la Coupe du Monde à mon cher Chili et je m’en souviens encore. Quelle joie ! Je me souviens aussi de ce que nous avons vécu il y a tout juste 2 ans. Cet horrible tremblement de terre qui a coûté tant de vies et causé tant de dégâts. Nous avons eu peur de perdre cette Coupe du Monde, nombreux sont ceux qui la voyaient partir en Argentine. Mais personne ne pourra oublier le combat de Carlos Dittborn, l’homme qui, au prix de sa vie, fait qu’aujourd’hui, nous nous préparons à disputer notre premier match de notre Coupe du Monde. Son esprit nous anime, les âmes des disparus du terremoto nous portent. Qu’importe nos absences aux deux dernières Coupe du Monde, ce qui croiseront mon Chili cette année ne se doutent pas à quel point nous serons difficiles à battre. Tant pis si notre groupe s’annonce infranchissable avec l’Allemagne, l’Italie, des pays déjà champions du Monde et la Suisse. Avec mes camarades du « Balet Azul », Luis Eyzaguirre, Sergio Navarro, Carlos Contreras, Carlos Campos, Braulio Musso, nous formons la base de la sélection. On se connait par cœur. Portés par notre peuple meurtri, nous serons invincibles.


30 mai 1962

Ne pas se manquer. Si l’Allemagne et l’Italie sont désignées favorites de notre groupe, cela signifiait qu’il fallait s’imposer face à la Suisse afin de se placer dans la meilleure des positions. C’est sans doute pour cette raison que nous étions si  nerveux pendant le premier acte. Même si 65 000 poumons nous poussaient, le but suisse d’entrée de partie nous a coupé les jambes.  Mais nous avons su revenir et j’avoue que mon but peu avant la pause nous a galvanisé. On s’était dit alors qu’il fallait ne pas les laisser respirer en début de deuxième période et nous l’avons fait. 2 buts en 10 minutes, on avait plié le match. Désormais, nous n’avons plus aucune pression. Je viens d’apprendre que les deux favoris se sont neutralisés. Il nous suffira d’en battre un pour nous qualifier.


2 juin 1962

Bien des choses seront écrites sur ce qu’il vient de se passer cet après-midi à l’Estadio Nacional. J’en suis bien conscient puisque j’en ai été l’un des acteurs. On pourra écrire ce que l’on veut, ce que je peux dire c’est que si nous avons été aussi loin, c’est surtout car nous avons été blessés. Blessés par ces deux journalistes italiens venus à Santiago pour trainer notre pays dans leur haine, offrant un portrait immonde de notre beau pays qui pleure encore ses morts et panse ses plaies encore béantes, insultant nos mères, nos femmes, nos filles. La presse avait largement véhiculé les horreurs de ces deux journalistes qui depuis avaient fui le pays. Mais le mal était fait. Nous étions hors de nous. Je ne devrais pas l’écrire mais il était clair nous nous voulions écraser ces italiens. Nos supporters aussi. L’ambiance d’avant match était terrible. Au coup d’envoi, même si les italiens avaient voulu nous offrir des œillets en guise de réconciliation, nous ne pouvions les accepter. La blessure était trop grande. Aussi quand on a vu que leurs meilleurs joueurs (Buffon, Maldini, Rivera, Sivori) ne jouaient pas, quand sur le premier ballon j’ai vu le latéral italien tenter de découper un de nos joueurs, j’ai compris que pour les deux équipes ce match ne serait pas un simple match de football. Alors oui il y a eu des coups de donnés, j’en suis moi-même l’un des auteurs et, après coup, je regrette ce coup de poing à Mario David (qui a ensuite tenté de me décapiter avec son tacle ignoble). Mais quand votre âme est meurtrie, les agressions physiques prennent des dimensions encore plus grandes. Nous avons tous dégoupillés. Nous avec nos coups, eux avec les leurs, le public qui a envahi la pelouse provoquant l’intervention de la police. Ce match, que nous avons gagné, nous offre la qualification pour les quarts de finale mais ne peut être une réelle fête. J’en suis conscient. Je sais déjà que les suiveurs du football mondial nous condamnent. J’ai entendu parler de « bataille de Santiago ». Etait-ce une bataille ? Peut-être. Pour nous, c’était surtout l’expression d’un peuple blessé au plus profond de son âme. J’espère que nous pourrons oublier ce qu’il s’est passé ce samedi. Parce que voyez-vous, au moment d’écrire ces lignes quelques heures après ce match, je me rends compte que ce règlement de compte ne doit pas être le souvenir que nous laisserons à notre peuple pour sa Coupe du Monde. Non, seule la joie peu aider à la cicatrisation. Nous devons désormais redoubler d’efforts pour en offrir à nos supporters.


6 juin 1962

C’est un bien étrange sentiment qui m’anime après notre première défaite. Perdre contre l’Allemagne n’est pas une honte en soi mais j’ai la sensation qu’on n’a pas été récompensés de nos efforts. Nous n’avons pourtant jamais réellement pu inquiéter leur gardien même si nous avions le dessus au milieu. Quant à eux, ils sont redoutables d’efficacité. Au final, j’ai l’impression qu’ils nous ont tranquillement maîtrisés. Ce sentiment me perturbe car nous allons devoir désormais affronter un monstre en quart de finale : le champion olympique 1956 et premier champion d’Europe, l’URSS et son gardien Lev Yashin.


10 juin 1962

C’était une montagne qui se dressait face à nous. Ce genre d’adversaire qui vous fait peur à l’idée même de regarder sa composition et ses récents résultats. Certes la Colombie avait laissé entrevoir qu’il était possible de faire trembler l’Araignée noire et ses hommes mais je ne vous cache pas qu’on craignait l’Union Soviétique. Mais comme j’écrivais il y a quelques jours, nous sommes portés par un peuple, portés par des blessures et finalement notre équipe est bien plus qu’une simple équipe de foot. C’est probablement ce qui a guidé ma frappe sur ce coup-franc qui aurait dû être un penalty à la 10e minute. Je ne sais s’il est affaire de « justicia divina » comme l’a dit Julio Martínez, mais il est certain que mon ballon était poussé par bien plus que les 17 000 personnes présentes dans cet estadio Carlos Dittborn au nom si symbolique pour nous. Aussi quand les soviétiques ont égalisés, même si nous avons cru au but non valable, nous n’avons pas baissé les bras pour reprendre notre avance dans la minute suivante. Il fallait alors tenir. Dieu que ce fut dur ! Même si nous aurions pu tuer le match en contre, nous avons réussi à faire bloc pour ne rien laisser à nos adversaires. Faire bloc, notre devise. Celle qui nous porte désormais au pied d’une finale mondiale. Dieu que ce serait grand après ce que notre pays a traversé. Mais si la montagne soviétique paraissait imposante, celle au pied de laquelle nous arrivons désormais l’est encore plus : l’heure est venue pour nous d’affronter le champion du monde brésilien.


13 juin 1962

Notre rêve fou a pris fin et pourtant je n’ai pas l’impression qu’il était si inaccessible. Ne me faites jamais dire que le Brésil était prenable, cette équipe est exceptionnelle, mais poussés par notre peuple, j’ai longtemps cru que nous pourrions réaliser l’impossible. Quand Jorge « Chino » Toro décide de tirer ce coup-franc et que je vois sa frappe s’enrouler dans la lucarne, quand je réduis le score sur penalty, je pensais que nous parviendrons à les faire douter. Mais ce Brésil-là est à l’image de son oiseau magique : intouchable. Ils ont beau être privés de Pelé, rien ne peut les déstabiliser. En 30 minutes et deux éclairs, Garrincha nous avait déjà tué. C’était encore lui qui servait Vavá dès le début de la deuxième mi-temps, et lui qui sautait avec son partenaire sur le quatrième but. Quelle équipe ! Quel joueur. Garrincha, expulsé en fin de match pourrait manquer la finale. Je prie pour lui que non, il mérite tant de briller. Pour notre part, il n’y a pas réellement de déception. Lorsque vous tombez face à plus fort que vous, vous ne pouvez que vous incliner. Le Brésil nous était inaccessible. J’espère désormais qu’on trouvera des ressources pour finir de la plus belle des manière.


16 juin 1962

Nous sommes troisièmes ! Quelle joie une simple victoire peut produire. Nous avons tant traversé, tant souffert que cette troisième place, malgré un match qui je le reconnais ne restera pas dans les annales, est synonyme de victoire. Ce match nous symbolise pourtant à merveille. Dans l’adversité, dans la souffrance, poussé par un peuple, nous avons su aller chercher un succès dans les derniers instants. Et si le but n’est pas une merveille, je vois en cette balle détournée un signe de Dieu. Je revois encore notre Estadio Nacional, si beau, basculer dans la joie, mes coéquipiers qui dansent sur le terrain et je repense à monsieur Dittborn, dont l’esprit ne nous a jamais quitté, qui s’est tant battu pour offrir cette joie à notre pays. Le véritable héros, ce n’est pas notre sélection, c’est bien Carlos Dittborn. C’est à lui que je dois ce bonheur, c’est à lui que je dois ce merveilleux mois de juin 1962 que je ne suis pas prêt d’oublier.