Samedi 7 juin 1958

Une éternité que j’attendais ce moment. Loin d’être revanchard ou d’en vouloir à ceux qui ont décidé de rester fidèle au principe de ne pas envoyer de joueurs professionnels à la Coupe du Monde de 1950 au Brésil, je reconnais avoir une certaine tristesse de n’avoir à mes côtés à la fois mes deux Gunnar, Gren et Nordahl, pour m’épauler dans cette Coupe du Monde à la maison. Avec eux, on avait remporté les JO de 1948 et voir le Gre-No-Li ensemble pour terminer sur cette épreuve aurait été fantastique ! Mais telle est notre histoire et cette tristesse est tout de même enfouie sous une joie, celle d’enfin découvrir une telle compétition, qui plus est avec le brassard de capitaine ! Ce sera bien évidemment ma dernière et l’impatience grandit. Une coupe du monde, à domicile, quel cadeau ! La télévision suédoise va nous diffuser, les gens ont acheté des téléviseurs à travers tout le pays. Mieux, certaines rencontres vont être diffusées dans l’ensemble de l’Europe. La Coupe du Monde est devenue un tel évènement que la fièvre qui lui est associée se ressent dans le pays. Demain nous allons donc lancer notre Coupe du Monde face au Mexique. On nous a longtemps dit que notre groupe était largement à notre portée. A nous de le montrer.


Dimanche 8 juin 1958

Ne pas se manquer. Telle était notre principale mission pour ce match d’ouverture de notre Coupe du Monde. Je dois dire qu’on a parfaitement rempli notre contrat. Certes la première période fut délicate face à de valeureux mexicains mais notre deuxième mi-temps a été parfaite. Nous avons dominé et montré que notre équipe de « vieux » valait probablement bien mieux que ce que la plupart des suiveurs pensent. 3-0, c’est une belle victoire, de celles qui nous permettent d’évacuer les doutes et se lancer idéalement. D’autant que le plus dur nous attend. Jeudi, nous joueront la plus belle équipe du monde, la Hongrie.


Jeudi 12 juin 1958

Gunnar Nordahl présent sur la pelouse, une foule qui nous pousse dès le coup d’envoi, tout était prêt pour un grand match. Je suis conscient que la Hongrie d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec celle de 54, les évènements de ces dernières années les ayant vus partir des joueurs tels que Sándor Kocsis ou encore Ferenc Puskás, mais le vice-champion du monde, accroché lors de son premier match, qui se dresse face à nous, cela restait une épreuve. On a d’ailleurs souffert en début de partie. Ils allaient vite, jouaient bien, contrôlaient le ballon. Mais après avoir laissé passer l’orage, nous avons su faire bloc et réagi pour finalement maîtriser cette partie. J’ai pris un énorme plaisir à évoluer avec cette équipe. La vitesse d’Hamrin et Koglun sur les ailes, la justesse de nos inters Mellberg et Gren derrière eux, la sureté de notre gardien, autant d’éléments qui ne nous font finalement craindre personne et qui nous permettent aujourd’hui de nous qualifier pour les quarts de finale. Ne nous démobilisons pas, il faut désormais assurer la première place du groupe et donc ne pas perdre face au Pays de Galles dans 3 jours.


Dimanche 15 juin 1958

On nous avait annoncé cette équipe comme l’une des plus faibles, ce sera finalement celle qui nous aura fait le plus souffrir dans le groupe. La dire faible, c’était surtout oublier qu’elle comptait dans ses rangs de grands talents : John Charles, que je croise en Italie, Terry Medwin, ou encore Ivor Allchurch. Que cette équipe joue bien ! Certes on a eu plusieurs occasions de remporter ce match, mais on aurait vraiment pu le perdre et finalement, je suis bien heureux de nous savoir déjà qualifiés avant le match et surtout éviter d’avoir à jouer notre qualification face aux gallois. Ils pourraient en embêter plus d’un. De notre côté, nous terminons premiers et allons devoir nous préparer pour les quarts de finale. Je peux dire que nous avons déjà assuré le minimum de la mission que nous nous étions fixée.


Jeudi 19 juin 1958

Le champion olympique ! Comme dans notre groupe, il avait fallu un match d’appui pour décider qui de l’Angleterre ou de l’Union Soviétique allait être notre adversaire pour les quarts de finale. Le défi est de taille mais nous avons pour chance leur fatigue provoquée par le match d’appui joué il y a 2 jours seulement et l’absence de leur capitaine Netto. Nous avons d’ailleurs cherché à jouer sur cette chance en début de match, les pressant haut et essayant de les empêcher de souffler. Mais quand on a le meilleur gardien du monde qu’est ce Lev Yachine, on devient rapidement difficile à déstabiliser. Et cette équipe soviétique aura été un bel adversaire. On a été chanceux encore sur l’ouverture du score puis sur le sauvetage de Gustavsson en fin de rencontre, mais on est passés. Nous sommes qualifiés pour la première demi-finale de notre histoire. Je sens l’impatience de la foule, j’ai déjà hâte d’y être.


Mardi 24 juin 1958

J’ai connu des joies tout au long de ma carrière, mais jamais je crois qu’elles pourront surpasser ce que je viens de vivre ce mardi. Au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas encore redescendu de mon nuage. Nous avions quitté Solna et le Råsunda pour l’Ullevi et ses « Heja Sverige » qui résonnent encore dans mon esprit. Quel match ! Face à nous, les champions du monde en titre. L’Allemagne de l’Ouest de Fritz Walter et Uwe Seeler. Incroyable équipe. On aura d’abord dominé avant d’encaisser un superbe but qui nous a assommés. Mais je crois qu’il ne peut vraiment rien nous arriver dans cette compétition tant nous savons faire preuve de cœur. Une fois encore, nous n’avons rien lâché, même dans les difficiles minutes qui ont suivies le but. Et une fois encore nous sommes revenus. La seconde période fut âpre, intense, comme rarement. La tension était palpable dans les tribunes et sur le terrain. Je crois que j’y commencé à y croire quand Juskowiak a été exclu par l’arbitre hongrois et que Walter s’est blessé. Et toujours cet Ullevi en transe. Je crois qu’il a joué un grand rôle dans notre succès. Car c’est aussi grâce à cette incroyable ambiance, totalement acquise à notre cause et qui a fini par déstabiliser les allemands, que nous sommes parvenus à un tel exploit. Seeler m’a dit après le match qu’il n’y avait rien à faire, qu’il avait l’impression de se heurter à un mur que ce stade était comme une poudrière prête à exploser. C’est mon sentiment. Je garde en mémoire ces cheerleaders haranguant la foule au mégaphone! Incroyable ! Certains nous ont dit que cela avait pu influencer l’arbitre. Ce que je peux dire, c’est que cela nous a porté comme jamais. Nous sommes en finale et vraiment, nous n’avons rien volé. On a éliminé, le vice-champion du monde, le champion olympique puis le champion du monde en titre. Plus que jamais, avec ce public, je suis persuadé que le plus beau est à venir.


Dimanche 29 juin 1958

Avons-nous le temps d’y croire ? Terrible question qui se pose à la fin de cette finale qu’on avait tant espéré remporter. Oui nous y avons cru. Le temps de mon but – parait-il que je suis le plus vieux buteur de l’histoire en finale, le temps d’une mi-temps. Mais face à nous, ce Brésil était imprenable. Nombreux sont ceux qui nous voyaient refaire le coup de l’Uruguay il y a 8 ans, j’avoue en avoir rêvé. Cela restera un rêve tant les brésiliens nous étaient supérieurs. Ils avaient beau avoir souffert en début de compétition, depuis que leur sélectionneur a tout changé, ce n’est plus la même équipe. Les brésiliens ne sont pas des footballeurs comme les autres. Garrincha et Pelé (dire qu’il n’a que 17 ans) sont incroyables, Didi est impressionnant au milieu dans le rôle du chef d’orchestre, Vavá est intenable. Ils nous sont supérieurs, il y a rien à dire et le score en atteste. Mon rêve de victoire s’est donc rapidement envolé mais je garde le souvenir d’une incroyable aventure. Cet enfant de 17 ans qui nous marche un but incroyable avant de clore la marque, l’équipe brésilienne applaudie par notre stade et qui fait le tour avec le drapeau national, notre parcours. Autant d’images qui viennent marquer ma mémoire à tout jamais. Car c’était probablement ma dernière en sélection.