16 juin 1954

Se sentir invincible. Je ne sais si vous avez déjà eu ce sentiment mais à l’heure d’aborder cette Coupe du Monde, je dois reconnaître que c’est celui qui m’anime. Cela pourrait paraître prétentieux, mais je ne sais pas si vous imaginez à quel point le fait d’entrer sur la pelouse avec mes dix camarades provoque la peur chez nos adversaires. Sénèque n’a-t-il pas écrit que nous mourons de notre peur de mourir. Cela fait près de 4 ans que nos adversaires se condamnent avant même d’entrer sur le terrain.

Tout a donc commencé il y a quatre ans. A l’époque, je rêvais de garder les buts de mon Ferencvaros, ce club si cher à mon cœur depuis l’enfance mais j’ai dû rejoindre un drôle de projet : Kispest. Le club faisait partie d’un énorme programme et allait changer de nom pour devenir Honvéd, le club de l’armée. Le gouvernement avait décidé de bâtir une équipe regroupant les meilleurs joueurs du pays, nous serions l’ossature de la sélection nationale. Imaginez moi, la Panthère noire qui n’hésite pas à ne pas suivre les règles en sortant régulièrement de ma surface pour jouer au pied, moi  supporter du club de la droite nationaliste gardant les cages d’un club affilié au ministère de la défense et bâti par notre gouvernement communiste et notre sélectionneur Gusztáv Sebes à la discipline tactique de fer. Impensable ! Mais tel est le prix de mon rêve. Si je veux jouer, je vais où on me dit d’aller. Il faut dire que c’était efficace. On se connait par cœur avec Ferenc Puskás, Sándor Kocsis, Zoltán Czibor, József Bozsik, László Budai, Gyula Lóránt, Ferenc Machos. Huit joueurs du club qui sont aujourd’hui en Suisse pour aller chercher ce que tout le monde nous promet depuis que nous avons écrasé les anglais à deux reprises : la Coupe du Monde. Il faut dire qu’avec le système mis en place par Sebes qui a cassé le WM que tout le monde a adopté, personne ne peut nous résister, nous l’avons montré lors des derniers jeux olympiques que nous avons remportés sans jamais souffrir. Et puis, nous sommes invaincus depuis près de 4 ans ! Non vraiment, personne ne peut nous battre, je suis déjà tellement impatient de débuter cette compétition qui sera nous dit-on – et je le crois – celle de notre triomphe. Tant pis si ce triomphe sert un gouvernement que je ne porte pas dans mon coeur, mon pays passe avant tout.


17 juin 1954

Deux petits matchs et nous serons déjà en quart de finale. C’est dire s’il ne fallait pas se rater au moment d’affronter la Corée du Sud que je ne connaissais pas. Et nous avons parfaitement tenu notre rang en pliant l’affaire dès la 25e minute lorsque Sándor marquait le 3e but. Derrière, nous avons déroulé. Sándor, cet incroyable buteur, s’est offert un triplé, nous avons marqué les esprits. 9-0, jamais une telle déroute n’avait été subie par une équipe en Coupe du Monde. Toujours entretenir la peur, celle qui paralysera les jambes de nos adversaires.


20 juin 1954

C’est la première fois depuis la fin de l’horreur que l’Allemagne participe à une compétition internationale. Découpée en trois désormais, nous rencontrions ce jour la partie Ouest, deux ans après avoir écrasé la partie Est. Je ne sais pas si c’est toujours cette crainte que nous exerçons mais voila qu’au coup d’envoi, leur sélectionneur avait décidé d’aligner son équipe bis. Sans doute ne comptais déjà-t-il pas sur une victoire et préférait reposer ses cadres. Conséquence, nous nous sommes encore promenés. 8-3, il parait que c’est un record, je n’en sais rien. Ma seule certitude, c’est que nous sommes qualifiés et que tout le monde nous voit déjà champions. Le quart de finale qui arrive face au Brésil devrait nous permettre de confirmer ce statut.


27 juin 1954

Difficile d’écrire calmement après ce qu’il s’est passé cet après-midi à Berne. Une pluie battante, un match annoncé comme l’un des sommets de l’épreuve face au Brésil, traumatisé il y a quatre ans et qui joue désormais en jaune. Personne ne pouvait prévoir ce qu’il allait se passer. Je pensais que nous avions tué le match d’entrée quand Nándor et Sándor avaient marqué. 2-0 en 10 minutes, nous étions intouchables. Nous avions surtout apporté la preuve à leur sélectionneur qu’il aurait été bon pour eux qu’il nous considère comme un véritable adversaire. Même leur réduction du score sur penalty n’a pas atteint notre confiance. La preuve, dès le début de la seconde période, on reprenait 2 buts d’avance. Je pensais qu’on allait alors dérouler. C’est alors que le match est devenu un tout autre match. D’abord j’ai vu ces officiels brésiliens retenus par la police suite au penalty qui faisaient alors grimper la tension. Leurs joueurs commençaient alors à jouer dur, les tacles et les provocations s’accumulant. Nos anciens nous avaient parlé de ce qu’il s’était passé il y a 20 ans en France. Nous ne voulions pas prendre le risque de perdre d’autres joueurs, la blessure de Ferenc étant déjà suffisamment préoccupante. C’est aussi pour cela que je pense que tout a dégénéré après la faute de Nilton Santos sur József. Les deux joueurs se sont battus et ont été exclus. Pendant ce temps, les brésiliens avaient réduit le score. Mais le match n’était plus un match de football. Quand Humberto a agressé Gyula, j’ai bien compris que ça se terminerait mal. Pas sur le plan du résultat, Sándor nous sauvant en fin de rencontre, mais dans les esprits. A la fin du match, nous nous sommes fait agresser par les brésiliens, par leurs fans, leurs photographes. Une bagarre horrible dont plusieurs d’entre nous portent les stigmates, les joueurs brésiliens nous poursuivant jusque dans les vestiaires. Nous sommes qualifiés, mais j’ai bien peur que ce match nous ait causé plus de torts que de bienfaits. J’espère juste que la demi-finale face au Champion du Monde en titre sera moins mouvementée.


30 juin 1954

Quelle rude bataille. Loin du cauchemar brésilien, ce match aura été d’une intensité incroyable. Je ne sais pas si nous étions émoussés après ce quart de finale dantesque, mais face aux champions du monde en titre, nous avons souffert comme rarement et même, chose rare, craint la défaite. Car si nous sommes invaincus depuis près de 4 ans, les uruguayens eux n’ont jamais perdu le moindre match de Coupe du Monde et après coup, je mesure la portée de notre succès. Nous avons mené de deux buts et jamais les uruguayens n’ont paru résignés. Eux ne nous craignaient pas. Ce match aura été aux antipodes du précédent. Deux équipes qui attaquent à tout-va, deux grandes équipes. Pour la première fois, nous avons dû avoir recours à deux mi-temps de prolongation. Tout le monde pensait que nous aurions pris un coup sur la tête avec le retour des uruguayens. Mais je n’ai cessé de le dire et de l’écrire : nous avons avec nous ce sentiment d’invincibilité, celui qui vous fait avancer malgré tout, conservant notre jeu. Et c’est ce qui aura payé. Je salue cette équipe uruguayenne, probablement la plus belle que nous avons jamais affrontée. Ils sont champions du monde et nous venons de les battre. Ne reste plus qu’à prendre leur succession au palmarès.


4 juillet 1954

Enfant, mes parents m’avaient parlé de l’incroyable épopée française de nos illustres prédécesseurs. Battus par plus forts qu’eux à Paris, les premiers héros hongrois ont laissé une forte empreinte dans nos mémoires collectives. L’heure était venue de laisser la notre, de venir enfin récolter le fruit de quatre années de promesses, de victoires, de leçons de football que nous avions prodigué à l’Europe entière. Face à nous, la surprise était de retrouver les allemands. L’heure de la finale, une pluie battante, des conditions qui me rappellent l’horrible match face au Brésil disputé sur le même terrain il y a deux semaines. Une atmosphère étrange. Nous sommes fatigués par ces deux derniers matchs, fatigués parce qu’il nous a été impossible de nous reposer convenablement à l’hôtel, des parades se succédant sous nos fenêtres depuis six jours. Puis il y a eu cette entrée au stade retardée par la police, notre sélectionneur devant expliquer aux forces de l’ordre que nous étions l’une des deux équipes, nous, obligés de finir le trajet à pied quand nos adversaires étaient déjà dans le stade. Un stade rempli d’allemands, une pelouse en piteux états. Avec le recul, rien ne jouait en notre faveur. Seule satisfaction, le retour de notre capitaine Puskàs. Je pensais pourtant que nous avions tué le match. Deux buts dans les 10 premières minutes, notre spécialité. Mais les allemands étaient rapidement revenus dans la partie, égalisant en 10 minutes également. Je me souviendrais longtemps de leur égalisation. Oui Schäfer m’a chargé, son bras m’a empêché de bien sortir, il y avait une faute manifeste que tout le monde a vu sauf les officiels. Encore après match je ne fais que revoir la scène, la première d’une lente injustice. Car je n’oublierai pas non plus que nous avons touché plusieurs fois les montants avant de nous faire surprendre par ce but de Rahn. Je ne pourrais jamais oublier non plus l’égalisation de notre capitaine Puskàs refusée pour un hors-jeu que personne n’a vu, ni même l’arbitre qui avait validé celui-ci, et qui fut signalé alors que nous avions déjà célébré le but et nous étions replacés dans notre camp (il s’est passé presqu’une minute avant que notre égalisation nous fut volée). Je ne pourrais non plus jamais oublier ce penalty non sifflé sur Zoltán dans la foulée. Mais nous ne pouvons pas nous réfugier derrière ces excuses. Les allemands ont parfaitement géré leur coup, nous n’avons jamais su imposer notre jeu. Nous aurions dû mieux faire, Jamais je n’oublierais que ce match qui devait nous célébrer nous aura échappé. Je ne sais si nous parviendront à nous relever d’un tel résultat, d’un tel scénario. Comme l’impression qu’on nous a volé notre rêve, que des éléments externes au football sont intervenus pour que notre « Onze d’Or » comme ils nous surnomment, reste sans palmarès. J’espère que nous prendrons notre revanche dans quatre ans mais aujourd’hui, je suis abattu.