Samedi 10 juin 1950

Je n’ai jamais été capable de taper convenablement dans un ballon, ni cherché, je le reconnais, à développer quelconque adresse par ailleurs. Moi, ma force est dans mes mains. Après avoir été receveur dans l’équipe de baseball, j’ai tenté l’aventure du football. Grand bien m’en aura été fait puisque nous sommes aujourd’hui à l’aube de débuter notre troisième Coupe du Monde. Et pas question pour nous d’ambitionner refaire le coup de nos illustres aieux de 1930, demi-finalistes de la première édition. Vu d’où on vient, ce serait plus que présomptueux.

D’abord car depuis la fin de la guerre, nos résultats sont catastrophiques. Certes nous nous sommes qualifiés pour cette Coupe du Monde mais ce n’était pas si compliqué, il nous a suffi d’accrocher Cuba chez eux avant de les battre chez nous. Parce que sinon, on a pris deux dérouillées face au Mexique. Pire, après le désastre de 1948 (aux Jeux Olympiques), notre fédération a décidé de tout reconstruire. Si bien qu’on est parti au Brésil sans la moindre préparation. Je connaissais les gars de Saint Louis, pas ceux de l’Est. La veille du départ, on avait réussi à convaincre Joe Gaetjens, ce cuisinier qui s’est fait connaître en ASL, de venir avec nous. En fait, notre seule préparation ce seront les quelques jours qui nous séparent de ce match face à l’Espagne.


Dimanche 25 juin 1950.

C’est animé d’un bien curieux sentiment que j’écris ces quelques lignes. Si, comme prévu par l’ensemble des personnes présentes, l’Espagne nous a battus, j’ai l’impression que ce match a fait naître quelque chose chez nous. Nous sommes arrivés il y a quelques jours au Brésil et nous avons pu prendre le temps d’enfin nous entraîner un peu ensemble. Cela a porté ses fruits. La dernière fois que nous étions apparus dans une compétition internationale, on n’avait pas inscrit le moindre but. Il nous ne aura fallu que 17 minutes, le temps que Gino trompe le gardien espagnol. Le reste n’a été que défense acharnée de nos buts. Nous avons longtemps cru pouvoir tenir mais il n’en fut rien. Les espagnols étaient trop fort et nous ont fait craquer en fin de rencontre. Qu’à cela ne tienne, j’ai l’impression qu’on a beaucoup appris de ce match. Surtout qu’on était tout sauf ridicules. Je n’irais pas jusqu’à dire que nous sommes désormais en confiance mais je suis persuadé que ce que nous venons de faire va nous être très utile pour le prochain match, le plus dur de tous : l’Angleterre.


Jeudi 29 juin 1950

Les Rois du Football ! L’Angleterre mes amis, favori des favoris face à nous. Quelle journée ! Avant le match, mon unique objectif était de ne pas prendre plus de cinq ou six buts. Au coup de sifflet final, probablement le plus grand jour de ma vie de sportif. Imaginez vous à ma place. L’Angleterre, l’inventeur du football. L’Angleterre pour sa première apparition dans une Coupe du Monde. L’Angleterre qui écrase tout le monde et arrive ici tellement sûre d’elle qu’elle se passe de Stanley Mathews pour la phase de groupe. Cette Angleterre-là, nous l’avons fait tomber ! Pourtant, comme on a coutume de dire, ce match, si on le joue 10 fois, on le perdra 9. Mais ce jeudi, on l’a gagné. D’entrée de match j’ai su que j’allais devoir sortir le match de ma vie pour permettre aux miens de tenir. Le premier quart d’heure n’était pas terminé que je ne respirais déjà plus tant les anglais poussaient. Mais on a tenu. Plus on tenait, plus on sentait monter l’impatience des anglais. Leur machine se déréglait. Et comme souvent en pareille situation, ils ont craqué. Un centre de Bahr, Joe qui plonge et place une tête qui finit dans les buts. Incroyable ! On menait face à la grande Angleterre. On a ensuite vu les gens entrer dans le stade, de plus en plus nombreux, tous derrière nous. Jamais je n’avais connu une telle ambiance. Nous étions invincibles. Leurs coup-francs, leurs occasions s’amenuisaient. Pewee a même failli en mettre un deuxième. On a gagné ! On a battu l’Angleterre ! Je n’en reviens encore pas. Je me souviens de cette fin de match, la pelouse envahie, les supporters acquis à notre cause qui nous portent en triomphe. Je revois Joe, notre haïtien, devenu héros d’un peuple qui ne le connaissait pas au coup de sifflet final. Joe, qui nous a rejoins la veille du départ pour le Brésil quand certains doutaient de sa capacité à jouer avec nous. Aujourd’hui, il est notre héros, le symbole de notre pays, capable de surmonter l’impossible. Quant à moi, le base-baller que j’étais ne pouvait pas imaginer que le football puisse procurer de telles émotions. Quelle journée !


Dimanche 2 juillet 1950

Notre aventure vient de prendre fin. Etait-ce la fatigue ou le contre-coup de l’exploit de jeudi dernier ? Je n’en sais rien mais nous n’avons pas réussi à nous imposer face au Chili. Pourtant j’y ai cru quand Joe Maca nous a ramené dans le match en début de deuxième période. Mais les chiliens étaient trop fort et nous ont finalement surpassé. L’aventure s’arrête donc pour nous. Jamais nous n’avions pensé nous qualifier, ni même remporter un match et pourtant, nous avons vaincu le favori anglais. J’ai depuis compris pourquoi nous avons suscité une telle ferveur du public local jeudi dernier. Les brésiliens avaient peur des anglais, cette redoutable machine de guerre. Notre victoire a contribué à leur élimination et le public local n’en finit pas de nous remercier. L’Angleterre en moins, d’après eux, c’est certain, cette première Coupe du Monde de l’après-guerre ils vont la remporter. Et n’en finissent plus de nous remercier. L’heure est donc venue de rentrer au pays. Je ne sais pas encore comment notre histoire a été perçue au pays. Certe je suis conscient qu’il n’y aura pas de liesse populaire, Dent McSkimming est le seul journaliste du pays à nous avoir suivis, à ses frais. Mais j’espère que notre exploit sera le point de départ de ce sport aux Etats-Unis. Car ce que j’a vécu ici au Brésil est indescriptible : la liesse populaire, l’engouement, la joie, l’espoir, l’angoisse et la tristesse. Le football est porteur de tant de sentiments qu’il mérite une place dorée dans le paysage sportif américain. Notre mission sera désormais de propager ce message pour que les générations de demain ne considèrent plus comme un exploit que de voir les USA battre les autres grandes nations du football mondial.