Vendredi 4 juillet 1930.

Nous voilà enfin arrivés. Après deux semaines de traversée, nous posons enfin les pieds sur le sol uruguayen. L’Uruguay ! A Montevidéo, 10 000 personnes qui nous accueillent, délire de joie collective. Je pense me souvenir longtemps des « Francia, Francia » qui nous ont accueillis venant ponctuer la fin d’un premier chapitre incroyable d’une bien étrange aventure. Qui aurait pu imaginer que nous puissions traverser les océans pour aller taper dans un ballon ? Sans doute les mêmes fous qui ont eu l’idée de créer cette drôle de compétition.

Dire qu’elle est un petit peu française cette idée. Il n’y avait guère que nous pour oser un tel défi. Le président de la FIFA, Jules Rimet, avait décidé d’organiser une compétition internationale qui permettrait aux joueurs professionnels de se battre pour un titre mondial. Fini les Jeux Olympiques, place à notre propre Coupe du Monde. Dire que cela a déchainé les passions serait mentir. En coulisse, ils n’étaient que deux à pouvoir prétendre organiser cette première épreuve : l’Italie et l’Uruguay. Soutenue par les européens, l’Italie avait finalement décidé de se retirer après un discours passionné du délégué argentin en faveur du voisin. La destination était connue : ce serait donc l’Uruguay. Sur le plan du football, ce choix n’était en rien une gageure. En 24 et en 28, ils avaient dominé tout le monde, les anciens bleus s’en souvenaient encore : cette défense à deux centraux et leur commandant Nasazzi, le véritable coach de la sélection soit-dit en passant, le sélectionneur ne servant que de prête-nom,  ces Charruas, comme on les appelle, sont vraiment impressionnants. L’idée d’affronter le voisin argentin, tout aussi fort, m’excite d’ailleurs autant qu’elle me fait peur.

Aller en Uruguay, vaste opération. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point. C’est que personne ne voulait y aller ! Les grandes nations européennes comme l’Italie, le grand favori de notre continent, ou l’Espagne, plutôt efficace ces derniers mois ont refusé de faire le voyage. Il se dit même que notre fédération a été obligée de nous y envoyer par Jules Rimet en personne. Puis il a fallu faire une sélection. Quelle histoire ! On est le 4 juillet mais la France a décidé d’aller en Uruguay qu’Il y a moins de 2 mois. Et nous voilà, pour certains amateurs, d’autre presque professionnels (je suis footballeur-ouvrier à l’usine Peugeot de Sochaux comme mes amis Matler et Maschinot et mon grand frère Jean) partis pour défendre nos couleurs à l’autre bout du monde.

Il faut que je vous raconte cette incroyable traversée. Une nuit de train, un premier départ de Villefranche sur Mer le 21 juin, une escale à Barcelone et nous voilà, le dimanche 22 juin dernier avec les belges, les roumains, Jules Rimet et le trophée de la compétition en route pour le nouveau monde. Quel bateau mes amis ! Immense, le luxe, les piscines, le pont énorme, l’opéra le soir, arrivé au pied de ce vaisseau, j’en avais les jambes qui tremblaient.  Mais ne vous y trompez pas : il fallait se préparer ! Debout 7h le matin, grosse séance physique pour entretenir nos muscles, exercices sur le pont. Parce qu’il ne faut pas perturber les autres passagers du luxueux Conte Verde, nous sommes bien obligés de faire tout cela tôt le matin. L’entretien de notre condition a un prix. Le reste de la journée tourne autour des jeux (belote, palette, phonographe) et autres défis avec nos compagnons de traversée (course en sac, pêche d’oranges avec les dents). On a d’ailleurs totalement dominé ces rencontres amicales. L’impression de partir en vacances avec des amis. Quel sentiment de liberté incroyable ! Ce n’est que lorsque les brésiliens sont montés à bord dimanche dernier – je me souviendrai longtemps de l’entrée dans la baie de Rio de nuit – qu’on a commencé à se dire que la Coupe du monde allait démarrer.


Dimanche 13 juillet 1930.

Nous y sommes. Quel privilège ! Nous allons ouvrir la compétition. Je dois vous dire qu’il était temps. Après huit jours de préparation, on commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Premier match, le Mexique. J’avoue ne pas les connaître les mexicains. Il neige, on va jouer devant plus de 4000 personnes. Alexis dans les buts, Marcel et Etienne nos deux défenseurs, Tintin Chantrel, Marcel et le capitaine Alexandre Villaplane au milieu alors que je suis comme toujours devant aux côtés d’Ernest, Edmond, André et Marcel. Pour être francs, nous n’avons pas beaucoup de certitudes. La plupart d’entre nous viennent tout juste de débuter en sélection, seuls Alexis Thépot et Alexandre Villaplane ayant plus de 10 sélections. Notre gloire reposait sur le simple fait d’avoir été retenus pour ce voyage ou, tout du moins, d’avoir accepté de le faire. Mais comme on dit, c’est souvent quand on n’a rien à perdre qu’on réalise les meilleurs matchs. Ce fut notre cas. 13e minute, et Thépot intercepte le ballon. Il fait une longue relance sur Augustin Chantrel, qui trouve Liberati sur l’aile. Celui-ci déborde et centre en retrait sur moi. Le centre en retrait, c’est l’arme absolue en foot ! Instantanément, je reprends de volée du pied droit. Et pan, en coin dans la lucarne ! 1-0 pour nous, et en voiture ! Je crois que je ne me suis pas rendu compte que j’inscrivais un but particulier, le premier de la Coupe du Monde. Puis Alexis Thépot se blesse, c’est Tintin Chantrel, notre envoyé spécial (en l’absence d’envoyés spéciaux, il écrivait les comptes rendus publiés en France) qui terminera dans les buts. Mais finalement, on gagne 4-1 avec d’autres buts de Langiller, qui jouait à Roubaix, et de Maschinot, auteur d’un doublé et qui porte avec moi le maillot de Sochaux. Mission accomplie, place aux ogres argentins !


Mardi 15 juillet 1930.

Nous y sommes. Après avoir gagné le premier match, place à celui que tout le monde nous voit perdre : l’Argentine. On a récupéré Thépot qui s’est remis de sa blessure. L’Argentine, quel souvenir ! Le peuple uruguayen est incroyable. Ils sont près de 20 000 à nous encourager. Ils ne rêvent que d’une chose, qu’on fasse tomber leur voisin. Quelle ambiance ! Ce match restera gravé dans ma mémoire uniquement pour cela. Malheureusement, sur le terrain, je prends un coup de Monti dès la deuxième minute, m’obligeant à aller me « cacher » sur mon côté gauche tout le match. Mais dans le jeu, on a été héroïques. Notre défense a tenu, Tintin, Pinel et Villaplane ont muselé le milieu. On aurait dû marquer. Mais le destin en a voulu autrement. D’abord parce qu’on encaisse se terrible but à neuf minutes de la fin, ensuite parce qu’alors que Langiller file au but, l’arbitre siffle la fin du match…alors qu’il restait 6 minutes à jouer. On reprendra le match sous la pression populaire mais c’était trop tard. Qu’à cela ne tienne. Je me souviendrais des uruguayens portants en triomphe certains d’entre nous. Ce match restera mon dernier dans cette Coupe du Monde. Ma blessure me fait souffrir, je ne jouerai pas contre le Chili. La fin d’une sacrée aventure.