4 juin 1938

Cela fait à peine 2 ans que j’ai la chance d’être professionnel et les évènements s’enchaînent à une telle vitesse que je suis emporté par leur flot. Je me souviens encore de cette première sélection avec le maillot hongrois. C’était à Highbury face aux anglais et nous avions été balayés. Moins de 2 ans plus tard, je suis en France, avec ma sélection, prêt à découvrir une Coupe du Monde, la troisième de l’histoire, la deuxième pour mon pays. Pour cela, nous n’avons pas rencontré de grande difficulté. En barrage, nous avons balayé les grecs, j’ai marqué 5 fois. Il faut dire que depuis la lourde défaite en Angleterre, nous avons mûri et nous n’avons connu que deux défaites en 12 matchs. Et puis il y a l’expérience de 1934 acquise par certains de mes coéquipiers alors qu’ils avaient alors mon âge actuel. On saura gérer ces matchs à élimination directe, c’est une certitude. C’est dire le niveau de confiance avec lequel on arrive ici en France. Mais je vois aussi que les temps sont troubles. Le dernier grand évènement sportif, les Jeux Olympiques, a été terrifiant, les évènements survenus lors du tournoi masculin ayant été l’objet de bien des scandales. Mais nous sommes en France, si la tension semble palpable, je suis persuadé qu’il n’y aura pas de tels soucis. Ce sera à nous joueurs de permettre aux gens qui viendront nous voir de penser à autre chose.


5 juin 1938

On ne connaissait rien des Indes Orientales Néerlandaises et on aura finalement mis 15 minutes pour tuer le match. Jamais ils ne nous ont inquiétés et je suis assez fier de notre match. Notre capitaine, le grand György Sárosi ne cesse de nous rappeler qu’on a une équipe qui peut prétendre à une médaille. Certes ce n’est pas cette rencontre qui pourra nous permettre de l’affirmer avec certitude mais une chose est sûre : sans l’Angleterre, après ce qui est arrivé à l’Autriche, je vois que l’Allemagne, pourtant médaillée de bronze il y a quatre ans va devoir rejouer face à la Suisse, que l’Italie, annoncée favorite avec le Brésil, a souffert pour passer. Et je me dis que personne ne nous voyant, nous serons suffisamment libres pour venir jouer quelque chose. Après tout, après cette qualification, la finale n’est qu’à deux marches.


12 juin 1938

On s’attendait à jouer l’Allemagne, c’aura finalement été la Suisse. Et là encore, je mesure notre chance, celle qui me fait croire que nous irons loin. On partait avec un avantage psychologique, nous restons sur deux victoires face à eux avec notamment un 5-1 à Bâle. Là où nous avons mesuré notre chance c’est que dès le début du match, nous avons senti que les Suisses, privés de leur capitaine, étaient épuisés. La bataille face aux Allemands a été rude. J’ai appris que le match avait été animé en tribune et fait l’objet d’incidents avec les joueurs allemands. Les temps sont si troublés en ce moment qu’il fallait bien que cela ait un impact sur la compétition. Alors nous avons su être patients. Nous avons pris la possession et avons décidé de les faire courir. Puis nous avons marqué quand il le fallait. Juste avant la pause par notre capitaine puis moi en fin de rencontre. Je suis vraiment heureux du match que nous avons livré. D’une part, bien évidemment, parce que nous ne sommes plus qu’à 90 minutes de la finale, mais surtout parce que nous avons su nous montrer intelligents et avons dégagé une telle maîtrise que ce match nous servira dans les moments difficiles. Place à la demi-finale désormais, on va affronter une équipe qui n’a qu’un petit match dans les jambes, la Suède.


16 juin 1938

Il y a quelques jours j’écrivais que ce qui m’avait le plus impressionné face au Suisses était notre patience, notre maîtrise et que j’étais persuadé que cela allait nous servir. La Suède nous en aura donné la preuve évidente. Tout le monde nous voyait favoris de ce match, on entendait même des journalistes nous dire que nous allions écraser cette formation. Et pourtant, nous avons été pris d’entrée de match, sur la première action. Et nous ne nous sommes pas affolés. Nous avons une telle confiance dans le système mis en place par nos deux coachs Dietz et Schaffer qu’il ne peut rien nous arriver. Et une fois encore, nous avons contrôlé la partie. A titre personnel, j’ai encore marqué, mon sixième but dans cette compétition. Mais cette joie n’est rien devant le bonheur de disputer une finale de Coupe du Monde ! Dans l’euphorie, je ne sais pas encore qui nous affronterons, j’aimerais tant croiser les brésiliens et leur bel attaquant Leonidas. On pourrait alors s’affronter pour déterminer qui sera le meilleur buteur. Ce serait un beau duel, un beau challenge personnel.


19 juin 1938

Je voulais le Brésil, j’aurai eu l’Italie  et je dois dire que je ne m’y attendais pas vraiment. Certes l’Italie est ce qui se fait de mieux en Europe, voire au Monde (on n’est pas champion du monde et champion olympique pour rien) mais je croyais que ces formidables brésiliens allaient être capables de surmonter cet obstacle. Il faut croire qu’eux aussi. On m’a dit que pour la demi-finale, ils avaient décidé de se passer de Leonidas pour le préserver pour la finale (il parait que leur quart de finale face à la Tchécoslovaquie a laissé des traces).  Quelle arrogance ! Voilà qu’ils l’ont payée et nous allons donc affronter le tenant du titre dans ce contexte tout aussi lourd. Les italiens ont joué en noir et ont été conspués par les français en quarts, la politique s’est largement invitée dans la compétition et j’avoue que ce climat m’effraie. Je pense que bien des spectateurs auraient aimé voir le Brésil en finale, mais il ne faut pas sous-estimer cette belle équipe italienne. Meazza leur capitaine, Piola leur redoutable buteur ne sont que des exemples et leur organisation défensive promettait un sacré match. J’espèrais que nous parviendrions à les menacer. Il n’en fût rien. Sur le terrain, nous n’avons rien pu faire ce bloc dont la maîtrise collective nous est largement supérieure. Ils n’ont jamais paru douter une seule seconde de leur victoire et nous avons eu beau tout tenter, ils nous ont parfaitement contrôlé.  Pourtant, j’y ai cru quand notre capitaine nous a ramené dans le match. Mais leur solidarité défensive et leurs contres nous ont fait mal. On perd 4-2, je mesure le chemin qui nous sépare des plus grands. On a entendu que Mussolini leur avait adressé une missive dans laquelle il leur disait que ce match pour eux sera « vaincre ou mourir », même si Antal a fait un trait d’humour à ce sujet en fin de rencontre en disant qu’il leur avait sauvé la vie, je n’ai pas vu l’Italie jouer avec la peur au ventre. J’ai croisé une belle équipe qui mérite largement son succès. Nous restons de simples sportifs, la politique qui s’invite tant dans notre sport ne doit pas nous faire l’oublier. Les italiens l’ont parfaitement montré. Ici, en France, alors qu’ils étaient présentés comme des ennemis, que la vindicte popualire s’abattait sur eux, ils n’ont rien volé. Ils ont surmonté l’adversité, oublié le contexte. Même si je sais que leur victoire va se transformer en outil de propagande, nous l’avions vu il y a quatre ans, on se doit de les féliciter. De notre côté, au délà de la tristesse d’après match, toutes nos certitudes ne se sont pas envolées, loin de là. Cette défaite nous servira de base à nos prochains succès. Grâce à cette expérience, je suis persuadé que nous serons encore plus forts dans quatre ans. J’ai déjà hâte de revivre l’excitation d’une Coupe du Monde et prendre ma revanche.